Mouvement

Le mouvement c’est la vie. Son flux dynamique, sa pulsation créatrice. Pourtant parfois il devient difficile ou impossible. Blessures, maladies, confinement ou autres enfermements.

L’enjeu est alors je crois d’entrer en contact avec le mouvement en soi. C’est à ça que la voie du yoga nous invite: une connexion saine et directe avec le battement du cœur, le bruissement des pensées, le flot des émotions, le mouvement de nos sens vers le monde autour. Ce dernier mois, j’ai du réinvestir mon yoga non avec le corps mais avec le cœur. Une posture intérieure qui prend la forme d’une ouverture à mon humanité. Un chemin vers soi qui est aussi un acte de rébellion aux injonctions de performance. Me laisser être telle que je suis, ne pas faire du yoga un instrument de gestion de ma vie, d’optimisation de mes capacités; en faire un geste intérieur d’acceptation.

Le chemin est un chemin vers soi; le mouvement est un mouvement vers soi – et c’est à cette condition qu’il peut être aussi un mouvement vers l’autre.

Transformation


C’est une pratique à l’échelle d’une vie. Loin des promesses de bien être rapide qui font maintenant l’objet d’une industrie avec ses égéries aux corps sans rides et aux sourires posés.

Transformer non pas l’ombre en lumière mais transformer notre regard, notre perspective sur l’ombre et la lumière. Plus antinomiques mais complémentaires, l’une ouvrant sur l’autre. Apprendre à plonger au cœur de l’inconfort, de la tristesse, de la confusion pour y trouver l’énergie du possible, l’élan du renouveau.

C’est pour moi un travail quotidien. J’échoue souvent et m’enlise dans mes peurs, la perspective devient monochrome, l’ombre cachant la lumière. Mais je sais, et c’est là finalement le cœur de la pratique – asseoir cette confiance – que la lumière est toujours là tissée et entrelacée dans l’obscur. Clair obscur. La transformation au cœur de l’oxymore.

Utiliser la matière même de la souffrance – Dukkha- et la transformer en ouverture. Non pour soi, tout reste alors figé, mais vers les autres, le monde. Trouver le pont entre l’ombre et la lumière.

Là j’ai peur, alors je m’assoie avec ça, entre en contact le plus directement possible avec mon cœur. De façon très physique, ressentie. Il ne s’agit pas d’analyser les causes et les symptômes, de ressasser les scénarios du pourquoi et comment. Mais d’être complètement avec ce qui est. Un acte de courage. Un acte de transformation. Le mouvement du yoga.

Pas de résultat à escompter, pas de promesse remplie, mais une intention d’ouverture sans cesse renouvelée.

J’entends vos souffrances, votre confusion, vos doutes et vos peurs, car ils sont aussi les miens.

Naviguer le déséquilibre

Naviguer le déséquilibre. Le yoga est souvent « vendu » comme un art de l’équilibre. Certes, on peut tous aspirer à ça. Mais cette quête sera certainement déçue. Car nos vies sont toujours d’un côté ou de l’autre du point d’équilibre qui reste un horizon vers lequel on tend sans jamais vraiment l’atteindre de façon définitive.

Apprenons plutôt à naviguer nos vies telles qu’elles sont, à sillonner les cimes des vagues comme leurs creux, à nous mouvoir dans les méandres, les tours et les détours de notre existence avec authenticité et confiance. Car c’est bien la confiance inconditionnelle que le yoga nous invite à développer, confiance que nous avons tout ce qu’il faut pour être avec les choses telles qu’elles sont.

Le yoga n’est pas une promesse de bien être mais de savoir être. Pas une promesse d’équilibre mais de savoir être là quand le sol glisse et quand les appuis s’affaissent. Et c’est dans cette qualité de présence au confortable comme à l’inconfortable, que la magie opère.

Août 2020, Haute Vallée de La Clarée, France.

Présence

Alpinisme. Je pose chaque pied, chaque main avec grande précision, consciente de chaque mouvement de mon corps, du déplacement de mon poids, de la texture de la roche sous mes doigts, de la qualité de mon souffle, des battements de mon cœur qui s’accélère dans l’effort et l’appréhension d’une prise trop haute ou d’un passage engagé. Au relais je m’arrête dans un équilibre parfois précaire et lève la tête. Je passe du détail à l’immensité en un seul regard. Je suis insignifiante dans cet espace rude de la haute montagne. Pourtant je suis là. Mon effort lent, répété, guidé par la tension de la corde et mon intuition, me glisse dans ce paysage. Les parois hautes et rugueuses, la glace scintillante et bleue ne sont plus des obstacles mais des puzzles à résoudre, des passages à emprunter, des mondes à investir.

Juillet 2020, Traversée de l’Arête des Cinéastes, Parc National des Ecrins, France.

Vies croisées

Observations depuis ma table de petit déjeuner dans un hôtel plutôt chic de Perpignan:

Une table de quatre russes. La dame blonde aux ongles fluo demande un café dans un anglais autoritaire. Il arrive. Elle redemande du lait froid. Il arrive. Un homme dont je ne vois pas le visage mais les jambes velues dépassant d’un short, demande deux grands cafés. Ils arrivent aussi. Plus tard les russes se lèvent et je remarque qu’un tout petit chien blanc les suit. Il n’a rien demandé.

Une table isolée. Un homme plutôt rond attend pour passer la commande. Il pianote sur son téléphone et regarde autour de lui. Une serveuse au doux accent (slave?) s’excuse de le faire patienter. Il dit ne pas être pressé et lui décroche un sourire compatissant.

Une table de 3. Je les vois mal mais les entends. Ils ont commandé une longue liste de choses. L’enfant ne veut pas manger ses céréales. Elles ne sont pas bonnes. La mère répond quelque chose que je ne saisis pas. Sa voix est lasse.

Une table de 2. Deux femmes. Elles m’ont parlé hier soir dans la gare. Elles cherchaient un endroit où manger. Ce matin, elles sont entrées peu après moi dans la salle du petit déjeuner et se sont servies au buffet. Une serveuse gênée leur a indiqué que le service se faisait uniquement à table. Le COVID, il ne faut pas toucher. La dame en noir, la plus grande, ne veut pas de pain. Du cake s’il vous plaît. Elle a enlevé son masque. Elle est plus jeune que je pensais. La teinte de son rouge à lèvres laisse imaginer un désir de séduction.

Je me demande si les deux femmes de la gare sont un couple. Ce qu’elles font ici. Pourquoi elles préfèrent le Savane au pain aux céréales. Je me demande pourquoi une d’entre elles a choisi de mettre des sandales si laides avec une si jolie robe. Je me demande si la mère de la table de gauche est exténuée parfois comme moi par le poids de la responsabilité éducative. Je me demande ce que le petit chien russe va faire à Perpignan une journée de juillet. Je me demande et m’émerveille des petits détails qui convergent pour créer ces moments où des vies se croisent. Si différentes et si semblables.

Chronique d’un voyage au sommet – Summit day

Nous sommes le 26 janvier, today is summit day.

La nuit est encore très ventée, les bourrasques menacent d’arracher la tente et même l’envie de faire pipi ne me sort pas de mon sac de couchage.  Nous avons très peu dormi. Alex était inquiète et n’a cessé de gigoter et soupirer toute la nuit. J’ai un temps hésité à lui dire qu’elle m’empêchait de dormir puis lui ai gentiment fait remarquer que j’avais envie de profiter d’une heure ou deux de sommeil. Elle a grogné son acquiescement et s’est un peu calmée.

A 1h30 du matin Sunny vient nous réveiller, je suis prête en 30 minutes à peine, Alex tente d’avaler son petit déjeuner mais rien de passe. Elle contemple son porridge en jouant avec sa cuillère pendant près d’une heure,  je vais rejoindre Luchi et Sunny dans la « social tent ». Les températures sont bien en dessous de zéro, moins vingt peut être. Andrea met du temps à émerger mais quand elle pointe son nez cagoulé son sac est méticuleusement fait,  des sacs dans des poches dans des étuis, le tout bien zippé et à une place spécifique. J’ai tout fourré en vrac dans le mien comme à mon habitude et n’ai pris que l’essentiel – 2 litres d’eau déjà gelée, la parka de haute altitude, des piles de recharge pour la frontale, une paire de gant de secours, des cordelettes, deux mousquetons- la bouffe est près du corps, mon téléphone dans ma brassière pour protéger le tout du froid.  Je me félicite de n’avoir à porter que quelques kilos.  On a toutes déjà le casque sur la tête, les frontales en place, les chaussures de haute altitude lacées, les mains dans les  moufles et les surmoufles, et de multiples couches sur le corps. Jaden et Chase nous rejoignent et nous commençons notre ascension silencieuse à 3h dans la nuit noire et le froid glacial.

Je me sens incroyablement bien, le pas facile et grimpe avec Luchi en tête. Derrière nous plus bas dans la pente, Andrea a des vertiges, elle panique un peu, le coeur palpitant et la nausée montant. C’est pourtant Alex qui vomit la première, je me demande quoi, car elle n’a rien avalé ou presque ce matin. Luchi et moi continuons à avancer mais avons du mal à repérer le sentier le plus doux. A la lumière de nos deux frontales nous tâchons d’éviter les passages très raides empruntés par les porteurs en descente mais nous retrouvons à plusieurs reprises dans des portions très pentues où on ne peut pas poser le pied à plat.

Photo: Sunny Strooer

Vers 5h nous arrivons au camp 3. Alex et Andrea se sentent toujours très faibles, Luchi propose alors de nous abriter un instant dans une des tentes de Inka Expeditiones, agence pour laquelle elle travaille. Nous nous protégeons du vent tous les six serrés les uns contre les autres. Je veux continuer, j’ai froid et la pause me parait interminable. J’avale un gel, mes doigts se glacent immédiatement au contact de l’air et j’ai du mal à les réchauffer ensuite. Je m’impatiente un peu, je comprends qu’Alex et Andrea aient besoin de temps et de reprendre des forces mais je me sens prise en otage. J’essaie de balayer cette pensée peu compatissante envers le reste de mon équipe; je sais que je risque moi aussi à m’importe quel moment de me sentir très mal et que j’aurai besoin d’elles. Je ne parle pas, ne me plains pas,  Sunny se tourne vers moi et me dit que ma force mentale est exemplaire. J’ai avalé les premiers 400 mètres de dénivelé sans un mot c’est vrai,  je me sens forte et apte à affronter ce sommet, aucune peur, ni appréhension; juste ce froid implacable qui commence à me rentrer dans les os.

Quelques frontales dansent devant nous dans la pente lorsque nous quittons le camp 3 encore plongé dans l’obscurité et le calme. Nous attaquons une longue montée vers Independencia et Windy Ridge. Ma forme est toujours là, je pars en tête et donne le rythme pendant deux bonnes heures. Alex va beaucoup mieux et n’est pas loin derrière, Andrea peine, l’écart se creuse, elle doit être une bonne vingtaine de minutes derrière, le pas lourd et fatigué. Elle est accompagnée par Luchi, Chase ferme lui la marche. Sunny me crie à plusieurs reprises de ralentir, je vais trop vite, l’ascension reste longue et sera de plus en plus difficile à mesure que nous gagnons en altitude. Nous avons maintenant dépassé les 6000 mètres, le soleil se lève et j’attends avec impatience que quelques rayons me réchauffent. Je bouge les orteils et les doigts le plus possible pour les réchauffer mais je n’ai plus de sensation dans le pouce gauche depuis un moment déjà. Je n’ai pris qu’un gel depuis notre départ, je sais que je dois manger mais j’ai trop peur d’enlever mes moufles et d’affronter le froid, je ne me souviens plus bien dans quelle poche j’ai mis quel gel, l’effort de mémoire me fatigue et je me dis que ça tiendra encore un peu.

Photo: Sunny Strooer

Ca ne tient pas bien plus longtemps en fait, en arrivant à Windy Ridge, je me mets à trembler comme une feuille. Cette traversée porte bien son nom, le vent est incroyablement fort et le froid envahit tout mon corps. Je manque de tomber plusieurs fois, poussée par les rafales et affaiblie par le manque de calories. Je m’arrête et tente d’ouvrir une poche pour attraper à manger. Je n’ai même pas la force de descendre la fermeture éclair et dois attendre Sunny pour qu’elle le fasse. L’hypoglycémie redoutée est bien là, une erreur de débutante vraiment, j’ai un peu honte d’en être arrivée là avec mon expérience de la longue endurance. Sunny me force à avaler un gel, je tremble tellement que j’arrive à peine à déglutir. Ma cagoule est descendue, mon visage est exposé et mes mâchoires commencent à geler. Jaden nous a rejoint et m’enfile un buff sur le visage. J’ai du mal à respirer à travers le tissu, je ne cesse de le descendre et Sunny me crie « cover your nose or you are going to lose it ».

La suite est très dure, je trébuche sans cesse, chaque pas me demande une énergie que je n’ai pas et la traversée jusque la Cueva est certainement l’effort le plus difficile que j’ai fourni dans ma vie. Alex et Jaden partent devant, ils avancent lentement mais très régulièrement. Sunny reste derrière moi et me rattrape plusieurs fois lorsque je suis prête à m’écrouler. Je ne sais pas où je trouve la force mentale de continuer à avancer, j’ai parfois les mains sur le sol, presque à quatre pattes; je m’encourage à voix haute, « Elise, you’ve got this » ;  » Elise, take one more step ». Andrea doit se sentir bien mieux, je la vois à quelques minutes derrière moi, elle a repris du rythme et levé la tête. Cela me rassure de savoir que nous pouvons traverser tout cela ensemble même si l’expérience de la difficulté du moment est horriblement solitaire.

Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé depuis notre dernière pause, trois heures, quatre peut être? J’atteins enfin la Cueva, sorte de grotte légèrement abritée du vent, avant la dernière partie, le Canaletta, considérée comme la plus difficile. Il n’y pas de neige du tout cette année dans le Canaletta, ce qui rend son ascension encore plus ardue, le terrain est un immense pierrier très raide où les pas se dérobent sous des corps déjà exténués. On voit le sommet depuis la Cueva, je m’écroule dans la poussière et les pierres pour quelques minutes de repos. Le sommet semble si proche, Sunny nous a pourtant prévenu qu’il reste encore plusieurs heures d’ascension. Alex et Jaden sont déjà assis à l’abri du vent et semblent optimistes, les forces sont revenues, je crois qu’ils blaguent mais n’ai pas l’énergie d’écouter leurs propos. Je tremble si fort que je n’arrive pas à dézipper mes vestes et à attraper les gels que je garde contre la peau. Je demande de l’aide et des gants glacés viennent me frôler le corps. J’avale le plus de calories possibles, je me sens si faible que j’arrive à peine à mâcher. Je parviens tout de même à ingurgiter 4 gels de suite, à peu près 800 calories. J’ai toujours horriblement froid même avec l’énorme « puffy jacket » que j’ai rajoutée sur les autres couches; mais les gels ne tardent pas à faire effet et je me sens rapidement mieux, je vois plus clair, ma respiration est plus posée, je retrouve des sensations dans les jambes. Je prends le temps de regarder autour de moi, la vue est infinie, les Andes s’étirent de part et d’autres, tout un continent à nos pieds. La face Sud glacée s’étend à notre gauche, scintillante et presque à portée main. Son rayonnement est pur et contraste avec la poussière rouge et sale qui nous couvre depuis plus de 15 jours maintenant.

Sunny démarre le Canaletta en tête, je la suis, Andrea, Alex et Luchi derrière, Jaden et Chase un peu plus bas. Nous sommes maintenant à plus de 6600 mètres d’altitude, nos mouvements sont très lents et pénibles; j’entends les efforts de Sunny, la lourdeur de ses pas, les crissements de son souffle. C’est dur pour elle aussi, elle qui est pourtant une force de la montagne, une athlète hors pair et une alpiniste chevronnée. Rest Step: un pas, trois ou quatre respirations, un autre pas, et ainsi de suite. Nous doublons une équipe de trois, notre lenteur est donc bien relative. Le temps passe vite, encore une fois, je ne sais pas estimer son écoulement; deux ou trois heures? Le sommet se rapproche, les derniers mètres sont très rocailleux, il faut mettre les mains, se hisser sur de grosses roches et avancer presque à quatre pattes. A un moment, nous y sommes. C’est presque soudain. 6963 mètres, le toit des Amériques. Il y a la croix qui matérialise le sommet, les drapeaux tibétains  qui l’entourent, des sommets à perte de vue, et ce vent qui nous fait perdre l’équilibre. Je vois tout cela mais ne prends pas la mesure de ce qu’on vient de faire. Nous y sommes, je ne cesse de me le répéter, j’attends les larmes ou les cris de joie, il n’y en a pas. On se serre dans les bras les uns des autres, mon coeur n’y est pas tout à fait, c’est trop tôt, c’est trop vite. En bas, je serai à émue par notre exploit, par notre courage, par notre humanité partagée. Maintenant, j’ai froid, j’ai si froid. Nous sommes trop haut, tout est trop grand, tout est trop inhumain. J’ai envie de redescendre je crois.

Photo: Sunny Strooer

Encore une fois je ne sais pas combien de temps nous passons au sommet; une dizaine ou quinzaine de minutes peut être. Nous prenons des photos, tentons de faire entendre nos voix par dessus le vent puis entamons la descente.  Nous avons mis 10h25 pour atteindre le sommet, un temps inespéré et acclamé par tous les alpinistes que nous rencontrerons ensuite. Luchi et moi mettrons à peine 3 heures pour descendre, le reste de l’équipe une heure trente de plus. De retour à la Cueva, je remplace mes chaussures d’alpinisme par celles de trail et cours avec Luchi tout droit dans la pente vers le camp 2 et nos tentes. Nous prenons un « raccourci », le sentier des porteurs qui file sans détours vers des altitudes plus clémentes. Je tombe plusieurs fois emportée par mon élan, mes jambes sont si fatiguées qu’elles en sont presque devenues indolores. Je déchire ma Gore Tex et m’en moque; je pense au champagne du camp de base dans deux jours, au vin à Penitentes dans trois et à la douche luxueuse de l’hôtel Diplomatic dans quatre.

Ce n’est que maintenant, quelques jours plus tard, en écrivant ces mots, après une longue descente, un portage impressionnant, quelques bières, un peu plus de sommeil, que je comprends ce que nous avons fait. Je n’ai pas eu de révélation, ni d’épiphanie sur cette montagne; elle était inhospitalière, rude et froide; cependant j’ai en moi une appréciation de la vie sans pareille, une ferveur et une confiance jamais expérimentées. Je le sens dans mon corps, qui pourtant fatigué, est avide de vie et d’aventures, n’a peur de rien ou presque, se moque de son âge et de ses limites. Je le sens dans mon coeur qui est gros de désir, ouvert vers le possible, l’amour et les territoires inconnus. Nous parlons peu les jours qui suivent mais nous sommes toutes baignées de cette expérience où les gestes sont réduits à la simple survie et où le caractère précieux de la vie humaine s’affirme directement et indéniablement. Je suis à la fois toute petite sur cette montagne mais immense dans mon humanité.

photo: Sunny Strooer

Un immense merci à tous pour votre soutien, sans vous tout cela n’aurait pas été possible. Les preuves d’amitié et d’amour que j’ai reçues m’ont énormément émue que ce soit à travers vos dons, vos messages, vos sourires ou votre présence à mes côtés. Special Thanks à ma coach Megan Roche qui croit toujours en moi et me pousse à l’aventure, à ma préparatrice mentale la fantastique Danielle Snyder, et à Sunny Strooer qui est une incroyable guide, mentor et compagne d’expé.

En descente – Photo: Sunny Strooer

Retour vers Penitentes

Rendez-vous en Aout 2021 pour l’ascension du Pic Lénine, 7134m, au Kirghistan.

 

 

 

Chronique d’un voyage au sommet – J15

La nuit dernière a été glaciale, le vent violent  a arraché un bout de la « social tent » malgré les réparations nocturnes de Sunny. J’ai dormi avec deux doudounes, ma capuche renforcée de mon bonnet  et mes « puffy pants » dans mon duvet -40. Le vent est tombé ce matin et on se consacre à la préparation de l’ascension. On fait et refait nos sacs, essayons et réessayons les chaussures d’alpinisme, nous plaignons de leur inconfort; Sunny est intransigeante, c’est obligatoire, il fera bien trop froid en haut pour envisager porter autre chose. Je négocie quand même une paire de chaussures de trail pour la descente si le temps le permet. Nous mettons de coté les snacks, il faut prévoir environ 1000 calories; je ne prends que des gels, je sais que dans l’effort jai du mal à mâcher du solide. La bouffe devra rester près du corps pour ne pas geler, nous réfléchissons aux moyens les plus simples de l’attraper sans avoir à dézipper trop de couches ni à enlever nos énormes moufles. Je porterai une couche technique, deux doudounes, une gore tex sur le haut du corps; trois couches sur le bas du corps. Dans mon sac il y a l’énorme parka de haute altitude, je la mettrai uniquement si le vent est trop froid car elle entrave les mouvements. Il nous faudra de quoi nous protéger le visage des engelures, un casque et une frontale équipée de piles neuves pour les 4 heures d’ascension nocturne. J’ai hâte, j’adore courir et marcher la nuit.

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Photo Sunny Stroeer

Hier nous sommes montées jusque 6000 mètres, je n’avais jamais été aussi haut. Nous avons traversé Colera – le camp 3 – assez spectaculaire par son emplacement dans un creux rocailleux à flanc de montagne, à peine abrité du vent. Il y avait une bonne douzaine de tentes battant dans le blizzard glacial. Plus haut j’ai croisé un français avec qui j’avais parlé au camp de base il y a quelques jours; il descendait du sommet. « C’est très difficile », « de plus en plus difficile », « il faut absolument en garder dans les chaussettes ». J’ai essayé de traduire cette expression aux filles, cela nous a fait rire. Notre forme était excellente tout le long de cette marche d’acclimatation, un peu moins de deux heures pour monter au camp 3, un total de 4 heures; Alex et moi avons chantonné tout le long, le tout m’a paru facile et fluide même si cette altitude m’intimide et que j’écoute chaque signe de mon corps avec une attention moins désinvolte qu’à mon habitude. Sunny était impressionnée; nous partirons donc directement du camp 2 la nuit prochaine pour l’ascension. Départ prévu vers 3 heures du matin, lever à 1h30 pour Alex et moi qui partageons la même tente; Alex ayant toujours du mal à manger, il lui faut du temps; je suis quand à moi toujours prête la première, un « special talent » me dit Sunny.

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Photo Sunny Stroeer

Luchi, guide argentine vivant en Patagonie nous accompagnera pour le « summit day ». Aucune équipe féminine n’a encore réussi à atteindre le sommet ensemble, il faudra peut être nous séparer, Luchi est là pour ça. Chase et Jaden, tous les deux pourtant guides de glacier en Alaska, demandent à nous accompagner, ils se sentent rassurés d’être avec nous et d’avoir un groupe leur donnant le rythme. Nous partirons donc à 7 cette nuit.

Cole est lui en train de faire son ascension, il a 25 ans aujourd’hui, il voulait pouvoir les fêter sur le toit des Amériques. Nous attendons de ses nouvelles par la radio, il devrait être au sommet dans l’après midi. Mika, la chef du camp de base, monte nous rendre visite. C’est son jour de congé, elle avale les 1200 mètres de dénivelé pour venir nous embrasser et nous souhaiter bonne chance. Elle a un sourire et une bonne humeur communicative, elle porte comme tous ici une casquette très sale et une doudoune qui a pu être verte ou grise. Je l’aime beaucoup,  on ne s’est rencontrées qu’il y a 4 ou 5 jours mais nous sommes tout de suite devenues amies. Sa présence est familière et me rassure.

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Photo Sunny Stroeer

Je suis de très bonne humeur, le sommet me parait plus proche, mon corps se dérobe moins et je sens que je peux compter sur mon expérience de la longue endurance.

 

Chronique d’un voyage au sommet – J 13

Nido de Condores – Camp 2 – Altitude 5550m.

J’ai à peine dormi. Maux de tête féroces toute la nuit; j’ai avalé trois Ibuprofen sans trouver de soulagement. Je suis sortie dans l’obscurité pour chercher de l’air, ai rencontré un vent glacial et un ciel saupoudré d’étoiles. Il a encore fait très froid cette nuit, l’eau a gelé dans ma gourde même avec sa protection isotherme. J’ai mis l’électronique, mes lentilles de contact, de la bouffe et ma frontale dans mon sac de couchage afin de leur épargner les températures nocturnes, et ai passé une grande partie de la nuit à ajuster ma position pour éviter un contact douloureux avec ces divers objets.

Sunny est venue nous réveiller vers 9h un café à la main, j’ai saisi la tasse d’une main peu sûre, le ventre serré et l’esprit épuisé; quelques sons incompréhensibles sont sortis du sac de couchage d’Alex, elle s’est aussitôt rendormie. J’envie sa capacité  à se réfugier dans le sommeil et maudit ma vivacité et mon imagination parfois si difficile à apaiser. Journée de repos aujourd’hui, elle est sensée nous apporter l’acclimatation nécessaire pour grimper plus haut demain.

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Photo Sunny Stroeer

Je me recouche après un petit déjeuner avalé sans faim et arrive à trouver une trentaine de minutes de sommeil. L’hélicoptère me réveille, encore une évacuation. Nous sommes peu de chose face à cette montagne, j’ai un peu peur mais suis trop fatiguée pour donner suite à cette idée. Je me sens affreusement sale, j’aimerais me laver les mains, j’ai tenté de les tremper dans l’eau s’écoulant du glacier hier après midi, elle était boueuse et m’a laissé la peau sèche et recouverte d’une nouvelle pellicule opaque. J’y rajoute une couche de crème solaire et décide d’oublier l’inconfort.

Alex et Andrea redoutent les jours de repos, le vide de l’attente, les cris du corps et de l’esprit plus difficiles ignorer. Sunny s’affaire, va chercher de l’eau au glacier du bas, moins sale et plus facile à filtrer, traite de quelques questions urgentes avec Paul son mari via le GPS, rassure Thomas et Cole qui s’inquiètent pour la voie supérieure vers le sommet, remet des pierres autour de la « social tent » pour la stabiliser et arrive à nous préparer un lunch de reines, des fajitas avec des onions frais.

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Andrea au camp 2 – Photo Sunny Stroeer

Je suis dans un état de demie veille, le soleil m’empêche de rester longtemps dans la tente, il y fait trop chaud et la lumière est tout aussi aveuglante qu’à l’extérieur. Je lis pourtant quelques lignes sur mon kindle, écris dans mon journal comme chaque jour, marche jusqu’au bout du camp et discute de tout et de rien avec les alpinistes de passage. J’ai reçu un message inattendu hier soir, quelques lignes qui m’ont ravivées le coeur; j’y pense et y trouve l’élan qui m’a manqué toute la journée.

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Mia est passée ce matin par le camp 2, elle est en train d’essayer de battre le record de vitesse détenu par Sunny sur la voie 360 (record de 47 heures). Sunny s’est réveillée à 5h aujourd’hui pour aller à sa rencontre et l’encourager. Mia pleurait, épuisée par l’effort, elle est partie de Arcones hier soir à 19h, a couru toute la nuit, s’est perdue dans la partie basse de la montagne, a eu des difficultés à traverser la rivière et n’en pouvait presque plus avant de trouver un deuxième souffle auprès de Sunny. On attend de ses nouvelles, elle doit être près du sommet maintenant.

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Photo Sunny Stroeer

Vers 16h Mia nous contacte à nouveau par GPS, elle est effectivement à la Cueva, la dernière partie avant le sommet, à environ 6600m d’altitude. Mathias le porteur est là aussi, il l’empêche de continuer, il est tard, elle est trop lente, c’est trop dangereux. Elle oppose une résistance fragile, puis se résigne à abandonner. Elle nous annonce sa descente. Deux heures plus tard, elle arrive en larmes, on la serre dans nos bras, on lui donne à manger, elle s’effondre dans un coin de la « social tent », on la couvre des vêtements dont on peut se passer; elle dormira d’une traite jusqu’au petit matin.

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Photo Sunny Stroeer

On est le 23 janvier, notre « summit day » est prévu pour le 26. On ne sait toujours pas si on part du camp 2 où nous sommes, ou du camp 3. Notre forme de demain décidera de la stratégie. J’attends sans impatience, je ne sais pas comment investir cet espace autrement que par le coeur; il me touche, m’émeut et m’effraie à la fois.

 

 

 

Chronique d’un voyage au sommet – J 11

Nuit à Camp Canada ou camp 1. Je suis beaucoup plus calme et même le vent glacial qui a soufflé toute la nuit n’a pu me sortir d’une certaine torpeur. Des guides argentins ont écouté de la musique et parlé tard dans les tentes avoisinantes et je me suis endormie dans un brouhaha de sons divers. J’ai cru entendre la voix de Max, le guide brésilien, et je me souviens m’être demandée si pour lui aussi l’expérience du soir sur un des toits du monde gardait une saveur d’aventure.

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Photo Sunny Stroeer

Il est difficile encore de manger ce matin. On tente pourtant d’ingurgiter le plus de calories possibles. « Eat to summit » nous répète Sunny. Alex touche à peine à son petit déjeuner, un porridge grumeleux qui colle au fond du bol. On s’affaire aux dizaines de petites tâches qui sont nécessaires pour vivre à cette altitude. Vérifier la solidité de la tente, que les cordes qui la tiennent soient bien inclinées dans la direction du vent pour ne pas arracher la toile. Aller chercher de la neige au glacier, la filtrer, la faire bouillir, remplir les gourdes et s’efforcer de boire:; il nous faut 5 litres par jour. Faire l’inventaire de la nourriture, vérifier notre taux de saturation d’oxygène, évaluer nos maux de tête sur une échelle allant de 1 à 10. Je suis à 2 aujourd’hui, Alex est couchée au fond de la tente, elle estime un 7.

Nous montons ensuite au camp 2, Niedo, à 5550 mètres. Les sacs sont lourds et nos pas très lents dans la pente sèche. Les porteurs nous sourient, rares sont les équipes qui ne font pas appel à leur service. Les regards sont plutôt admiratifs; une des rares guide femme argentine nous prend en photo, « las chicas »! Nous maitrisons toutes maintenant le « rest step »; le poids dans le pied de devant, nous marquons une légère pose salvatrice avant d’avancer l’autre pied. Il y a quelque chose de très méditatif dans cette marche, nous parlons peu et nous laissons osciller au rythme de cette marche scandée. La poussière me gêne, j’essaie de respirer à travers le buff, l’air rentre difficilement et une vague sensation de panique se réveille dans un coin de mon esprit. Je fais un effort conscient pour ralentir encore ma respiration, calmer mon esprit et lève le regard vers l’espace pour y trouver du réconfort. L’effort est tout aussi physique que mental. Je sais que j’excelle à ce jeu là, mais ici personne ne joue, tout est littéral.

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Photo Sunny Stroeer

Mes yeux brûlent, la poussière mélangée au soleil assèche mes lentilles de contact et créent un filtre opaque à mon regard. Je saisis pourtant la beauté ardue du paysage, ces pierres posées sur des plans de sables blonds et ocres, les pénitents du glacier veillant sur elles.

 

Arrivées au camp 2, nous montons les tentes en commençant par la « social tent » qui est notre lieu de repas, sieste et conversation. Celle-ci est assez rapidement envahie d’alpinistes qui viennent nous dire bonjour. Chase et Jaden, guides de glacier en Alaska, nous rejoignent, Cole et Thomas arrivent ensuite. Nous sommes tous serrés dans cette petite tente, la proximité humaine convoitée par tous. J’écoute les conversations avec curiosité, je suis bien plus vieille qu’eux et envie la liberté d’être, les rêves et les possibles de leur jeunesse curieuse. On parle de sommets, d’amour et de relations humaines, la conversation est facile et franche; comme la montagne alentour, nous sommes nous aussi dénués d’apparats et de paraitre. Je touche intuitivement et sans effort à une véritable authenticité de coeur. Pas de catharsis ni de révélation dans ce voyage, mais la confirmation de l’indéniable beauté d’être humain.

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Photo Sunny Stroeer

 

Chronique d’un voyage au sommet – J10

Plaza de Mulas, Aconcagua Base Camp, 4300m.

Dernier jour ici dans cette ambiance étrange de petite ville perchée le temps d’un été sur le flanc d’un des plus hauts sommets au monde.

Après trois nuits ici, une montée au camp 1 hier, je me sens mieux et plus confiante. Je saigne toujours du nez mais n’ai aucune douleur, j’y prête assez peu attention et n’en ai pas parlé à Sunny. On part enfin sur la « upper mountain » aujourd’hui. On y passera 9 jours dans des conditions beaucoup plus difficiles qu’ici au camp de base. Cole, notre « adopted boy » – alpiniste américain qui avance à peu près au même rythme que nous et avec qui on a bien sympathisé – est déjà monté et il y a quelque chose de rassurant à aller vers des visages familiers.

Hier le médecin du camp nous a donné le feu vert, elle a confirmé que mon taux de saturation d’oxygène dans le sang est tout à fait correct, peut être avais je besoin d’une opinion médicale pour retrouver mes jambes. Il y a un tel contraste entre l’état comateux dans lequel je suis et mes capacités physiques, c’est déroutant. Hier, pendant le « carry » à C1, j’avais le cœur bien accroché et suis montée bien plus rapidement que le reste de la team. Pourtant, mes nuits sont plus pénibles que celles de Sunny, Alex et Andrea qui enchaînent 8 à 9 heures de sommeil enroulées dans leur gros sac de couchage.

Photo: Sunny Stroeer

Je commence à m’habituer à être très sale et à l’hygiène sommaire de la haute montagne. Il y 4 toilettes au camp, on les appelle les « shit barrels », et c’est bien ça. Des barils dans lesquels il ne faut surtout pas jeter un œil si on veut pouvoir s’alléger à son tour. Ils sont enlevés par hélico de temps à autre. Il y a eu un raté hier matin, l’hélicoptère a lâché un « shit barrel » qui est tombé et s’est répandu sur le bas du camp. No comment.

Andrea a très vite repéré les toilettes les plus acceptables, elle les a baptisé le « Taj Mahal » et nous veillons chacune à que ce palais relatif ne soit pas trop fréquenté et maintenu dans un relative acceptabilité sanitaire. Ça a déclenché quelques fous rires; il y a beaucoup de complicité entre nous malgré les différences d’age. On s’entend bien et on se soutient. Andrea a dit plus tôt qu’elle ne pouvait pas envisager un sommet sans nous toutes. Cela fait pourtant partie des éventualités, aucune équipe de Sunny n’a encore à 100% atteint le sommet.

Il est juste là un peu plus haut, parfois caché par un nuage qui s’y est accroché, d’autre fois puissant et découpé sur un fond de ciel bleu. Je me demande ce qui nous pousse à chercher la hauteur, à vouloir ainsi se rapprocher du ciel en prenant des risques, certes mesurés, mais bien réels. Je me sens à la fois incroyablement vulnérable et fragile devant cette nature si crue et rude et aussi emplie de mon potentiel humain. Je me perds dans ce paradoxe que je ne cherche plus à élucider.