Réussite

« Je n’abandonne jamais ». Je pense que c’est le mantra le plus courant dans le monde de l’ultra endurance. La formule qui contient en trois mots persévérance, détermination, dépassement, courage, abnégation – toutes les valeurs mises en avant dans une société de la performance et de la productivité.

Enfant, on m’a appris à « toujours finir », mon assiette, mes devoirs, mon dessin, mon entrainement. A 51 ans, je me rebelle enfin et revendique la liberté de laisser les choses en plan, à moitié faites, inachevées et d’y trouver une satisfaction toute similaire à une réussite.

Il y a deux jours Jo (mon compagnon de vie et d’aventures) et moi avons pris le départ d’une course de 175k autour du Golfe du Morbihan. Evidemment ce genre d’épreuve si démesurée pose la question du pourquoi. Pourquoi courir aussi longtemps? Pour se prouver quoi? Pour atteindre quoi? J’ai toujours répondu à cette question en disant « parce que c’est possible ». Là, la motivation était moins nette, je voulais voir les paysages bretons, traverser une nuit dans les fougères et les roseaux, arriver au bateau qui relie les deux extrémités du Golfe, et surtout voir combien de temps je pouvais courir avec fluidité, sans trop de difficultés.

Je voulais une course honnête.

Elle l’a été, peut être pour la première fois depuis longtemps. Non je n’ai pas rampé jusqu’à la ligne d’arrivée, non je n’ai pas souffert une nuit de plus pour dire « je l’ai fait, je n’abandonne jamais ». J’ai couru du mieux que je pouvais puis j’ai arrêté. J’ai vu le soleil se lever sur l’océan, des nappes de brume flotter au dessus des marécages, des visages fatigués et heureux; puis j’ai moins regardé l’espace autour, mon champ s’est rétréci à mon corps. J’ai commencé à gérer les inconforts d’abord avec douceur, puis avec résilience, puis sans conviction. Continuer n’a plus eu de sens. J’ai arrêté quand je n’avais plus envie, c’est aussi simple que ça.

Pas envie de me pousser dans cette zone de souffrance physique et mentale où ma propre valeur serait déterminée par ma capacité à subir, tenir, endurer coûte que coûte jusqu’à une ligne d’arrivée qui en fait ne mène nulle part, à part à l’illusion furtive qu’on est quelqu’un d’autre que la personne qui a pris le départ. Qu’on est devenu plus admirable, plus aimable, plus fort.e, que la vie sera dorénavant différente. En anglais on appelle ça « the arrival fallacy »; l’erreur de croire qu’on est arrivé à quelque chose, ou quelque part.

Le soulagement qui vient avec l’acceptation que seule la qualité de l’expérience compte, non sa quantité, est immense. Le moment est même joyeux. Se dire, « je m’en fous complètement de traverser la ligne d’arrivée, en fait », « je n’ai absolument rien à me prouver à moi-même, ni aux autres ». « J’ai l’entière liberté de prendre le départ et d’arriver là où je veux, selon mes termes ».

Je ne suis pas en train de dire que cette attitude est désirable ou souhaitable pour tou.te.s. Je suis en train d’implicitement suggérer à toutes les personnes qui ont envie de défi démesuré, de se lancer sans pression de résultat. Car se lancer, mettre les pieds sur la ligne de départ, c’est là qu’est le moment de possible, le moment qui ouvre un espace. Et ensuite on est libre d’investir cet espace de possible comme on le veut. J’ai choisi la fluidité, courir le plus longtemps possible sans que la lutte prenne le dessus. J’ai réussi, je suis pleinement satisfaite.

Réussir n’est pas forcément franchir une ligne, réussir c’est aussi s’aimer et croire en soi sans condition de distance, de temps et de performance. Réussir est aussi parfois courir avec justesse, élégance et complicité.

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