La Baroudeuse: aller vers soi, à deux

C’était en décembre. Les confinements répétés et les projets avortés formaient un climat morose. J’ai alors cherché sur internet un horizon nouveau même si incertain, et je suis tombée dessus : la Baroudeuse, épreuve d’ultra cyclisme en autonomie. Le nom m’a fait sourire, le concept emballé : pas d’objectif de performance affiché, pas d’aventure encadrée et ultra sécurisée mais de la débrouillardise pure et dure dans les montagnes que j’aime tant. J’en ai parlé à Jo et nous ai offert l’inscription comme cadeau de Noël.

Six mois plus tard. La Baroudeuse est terminée en 62h, on est rentrés dans nos montagnes, fatigués mais chargés de confiance, d’élan et de sentiment de notre propre puissance. C’est surtout de ça dont j’ai envie de parler. Les détails techniques ou même physiques m’intéressent moins, la Baroudeuse est avant tout pour moi une expérience humaine, une exploration de qui on est, de notre rapport à nous-mêmes et au monde.

Non pas que ce ne soit pas un énorme défi physique, un gros challenge sportif. C’est dur, très dur par moment, imprévisible, parfois pervers, souvent magnifique et toujours passionnant. Je n’y vois pas de « dépassement de soi ». Je déteste d’ailleurs cette expression, je ne comprends même pas ce qu’elle veut dire. Je vois plutôt cet ultra en autonomie comme un chemin vers soi, un accueil de soi inconditionnel quelque soit l’état physique et mental que nous traversons. Bien sûr j’ai eu mal au c…, au genou, au dos, j’ai eu faim, soif, trop froid, trop chaud, n’ai pas assez dormi… mais c’est justement dans ces moments là que j’ai pu trouver des ressources, car je sais que l’aventure n’est jamais idéale. Ce qui me plait avant tout est de savoir que je sais me débrouiller, adapter, accommoder, persévérer, gérer et continuer à avancer. J’aime sentir que je peux faire avec, quoi qu’il se passe dans le moment. Faire avec, pas contre. Un espace de possible peut alors s’ouvrir et les inévitables inconforts s’intègrent d’eux même dans une expérience plus vaste. Une expérience à deux pour cette Baroudeuse.

Jo et moi formons une team solide. On a l’habitude d’être dans la nature ensemble, d’explorer de nouveaux sentiers ; on est à l’aise avec le silence, les agacements suscités par l’un ou par l’autre, on se sourit souvent dans l’effort et on se soutient toujours. Jojo est méthodique et ultra organisé. Je suis un peu bordélique et tourne toute tentative d’organisation en dérision. On se complète. On est surtout alignés sur la façon dont nous vivons nos sports. On a rarement l’impression de s’entrainer, presque toujours l’impression d’explorer. On s’est crée de petites aventures en guise de préparation – des bivouacs sur les sommets, un marathon autour de la maison, des parcours improvisés de plusieurs jours en vélo. Tout ça sans montre. A respectivement 50 et 60 ans, nos années de compétition sont derrière nous, le sport n’est pas une activité que nous faisons pour nous prouver quoi que ce soit ou nous comparer à d’autres, c’est un mode de vie. Et la Baroudeuse a raisonné avec ça : pas de classement, un baroudeur camp en pleine nature, des organisateurs authentiques et passionnés, une simplicité rare dans l’industrie grandissante du sport extrême.

Nous avons une certaine expérience, ou plutôt des expériences variées qui nous rendent curieux de toute nouvelle aventure. Jojo a fait beaucoup de raids de plusieurs jours, voire semaines dans tous les coins de la planète. J’aime l’ultra trail, l’alpinisme et les expéditions longues en très haute altitude. Bref, on a l’habitude des trucs qui merdent et qui foirent, des trucs qui font mal et qui découragent. Mais c’est fort de vivre cette expérience à deux. On est admiratif des capacités de chacun, une vraie égalité homme/femme si rare dans le sport.

A ce propos, Mesdames, et Messieurs aussi, je vais mettre les pieds dans le plat sur un sujet qui me tient à cœur, en espérant motiver quelques lectrices à se laisser tenter par la Baroudeuse. Il n’y a pas, je crois, d’égalité physiologique hommes/femmes. C’est en tous cas ce que j’apprends auprès de Dr Stacy Sims, la spécialiste mondiale en la matière auprès de laquelle je me forme en ce moment. Pendant la phase lutéale ou la péri-ménopause (mon cas), les athlètes féminines galèrent objectivement plus que les hommes : température corporelle plus élevée et transpiration plus tardive et moins abondante, moins de capacité à mobiliser les glucides qui sont pourtant à leur maximum de stockage, moins de leucine vers le cerveau qui envoie moins de signaux vers les muscles, plus de besoin en protéines pour enrayer le processus catabolique qui freine et retarde la récupération musculaire. Bref, c’est un peu la loose. Et pour la petite histoire, la Baroudeuse est tombée au pire moment de mon cycle en terme de possibilité de performance, mais je l’ai terminée et plutôt dignement.

Car s’il n’y a pas d’égalité physiologique, cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas aspirer à une équité hommes/femmes, c’est à dire une égalité dans l’accès à ce type d’épreuve. Les femmes peuvent aussi rêver grand en participant à la Baroudeuse, car elles ont aussi cette capacité à naviguer les inconforts comme les moments d’euphorie. Je n’ai pas de talent particulier pour le gravel bike, je m’y suis mise il y a un an, je suis peu habituée aux terrains très techniques ;  j’ai toujours été très sportive mais j’ai aussi 50 piges. Ce qui est le plus important est que je crois en moi ; non pas avec arrogance, mais avec honnêteté. Je sais que je peux gérer l’effort à mon rythme, instant après instant et avoir une véritable appréciation de mes possibilités humaines, pas uniquement sportives ou féminines. J’aimerais voir plus de femmes participer dans les années à venir, pas pour prouver une performance mais par amour et juste appréciation de leur propre valeur.

La Baroudeuse est exigeante, elle nous met face à nous même et c’est pour cela qu’on l’a tant aimée. Le 317k est pour moi l’équilibre parfait entre le défi et l’accomplissement. De la caillasse à perte de vue qu’un corps épuisé doit affronter sous un soleil débilitant mais aussi un plat de pâtes sur la place du village de Pigna. Du manque de sommeil mais aussi quelques heures de repos sous les étoiles et une courte nuit chez Nadia rencontrée par hasard à un moment de grosse fatigue. Une chute, un peu de casse mais aussi des paysages majestueux au lever du jour.

Arriver à Peille et être accueillis par Cédric et Coralie au bout de 62h dans la nature, c’est un peu comme arriver chez des copains. On se sent pleinement et simplement appréciés dans notre effort et surtout dans notre humanité.