Reprendre le sport après une blessure

C’est un travail de patience et d’humilité. C’est surtout une appréciation renouvelée de la possibilité même du mouvement. Plus lent, moins efficace mais intensément présent et habité.

Aujourd’hui 4ème jour de vélo après plus de trois semaines d’interruption. Pas plus de 1h30. Je complète avec du yoga, du travail de force que je n’ai d’ailleurs pas arrêté, seulement adapté. J’ai d’ailleurs aimé inventer des postures ne sollicitant pas les mouvements latéraux de la cheville afin de protéger deux ligaments très abîmés. Être blessée c’est aussi être créative et inventive.

Pratiquer le yoga et le sport avec une blessure est un travail de grande précision, demandant une attention continue et beaucoup de douceur. Sur mon vélo, je pédale sans à coup, laisse Jo me donner le rythme en côte et surveille mon souffle que je cherche à garder fluide. Ma base cardio est bien moins bonne – rien demandé surprenant après trois semaines d’interruption – mais j’aime ce travail de patience, cette écoute qu’il faut renouveler jour après jour avec confiance et sans projet de performance.

Cette entorse – certes qualifiée de « grave » – une opportunité retrouvée de pratiquer le mouvement conscient et juste.

Mouvement

Le mouvement c’est la vie. Son flux dynamique, sa pulsation créatrice. Pourtant parfois il devient difficile ou impossible. Blessures, maladies, confinement ou autres enfermements.

L’enjeu est alors je crois d’entrer en contact avec le mouvement en soi. C’est à ça que la voie du yoga nous invite: une connexion saine et directe avec le battement du cœur, le bruissement des pensées, le flot des émotions, le mouvement de nos sens vers le monde autour. Ce dernier mois, j’ai du réinvestir mon yoga non avec le corps mais avec le cœur. Une posture intérieure qui prend la forme d’une ouverture à mon humanité. Un chemin vers soi qui est aussi un acte de rébellion aux injonctions de performance. Me laisser être telle que je suis, ne pas faire du yoga un instrument de gestion de ma vie, d’optimisation de mes capacités; en faire un geste intérieur d’acceptation.

Le chemin est un chemin vers soi; le mouvement est un mouvement vers soi – et c’est à cette condition qu’il peut être aussi un mouvement vers l’autre.

Transformation


C’est une pratique à l’échelle d’une vie. Loin des promesses de bien être rapide qui font maintenant l’objet d’une industrie avec ses égéries aux corps sans rides et aux sourires posés.

Transformer non pas l’ombre en lumière mais transformer notre regard, notre perspective sur l’ombre et la lumière. Plus antinomiques mais complémentaires, l’une ouvrant sur l’autre. Apprendre à plonger au cœur de l’inconfort, de la tristesse, de la confusion pour y trouver l’énergie du possible, l’élan du renouveau.

C’est pour moi un travail quotidien. J’échoue souvent et m’enlise dans mes peurs, la perspective devient monochrome, l’ombre cachant la lumière. Mais je sais, et c’est là finalement le cœur de la pratique – asseoir cette confiance – que la lumière est toujours là tissée et entrelacée dans l’obscur. Clair obscur. La transformation au cœur de l’oxymore.

Utiliser la matière même de la souffrance – Dukkha- et la transformer en ouverture. Non pour soi, tout reste alors figé, mais vers les autres, le monde. Trouver le pont entre l’ombre et la lumière.

Là j’ai peur, alors je m’assoie avec ça, entre en contact le plus directement possible avec mon cœur. De façon très physique, ressentie. Il ne s’agit pas d’analyser les causes et les symptômes, de ressasser les scénarios du pourquoi et comment. Mais d’être complètement avec ce qui est. Un acte de courage. Un acte de transformation. Le mouvement du yoga.

Pas de résultat à escompter, pas de promesse remplie, mais une intention d’ouverture sans cesse renouvelée.

J’entends vos souffrances, votre confusion, vos doutes et vos peurs, car ils sont aussi les miens.

Naviguer le déséquilibre

Naviguer le déséquilibre. Le yoga est souvent « vendu » comme un art de l’équilibre. Certes, on peut tous aspirer à ça. Mais cette quête sera certainement déçue. Car nos vies sont toujours d’un côté ou de l’autre du point d’équilibre qui reste un horizon vers lequel on tend sans jamais vraiment l’atteindre de façon définitive.

Apprenons plutôt à naviguer nos vies telles qu’elles sont, à sillonner les cimes des vagues comme leurs creux, à nous mouvoir dans les méandres, les tours et les détours de notre existence avec authenticité et confiance. Car c’est bien la confiance inconditionnelle que le yoga nous invite à développer, confiance que nous avons tout ce qu’il faut pour être avec les choses telles qu’elles sont.

Le yoga n’est pas une promesse de bien être mais de savoir être. Pas une promesse d’équilibre mais de savoir être là quand le sol glisse et quand les appuis s’affaissent. Et c’est dans cette qualité de présence au confortable comme à l’inconfortable, que la magie opère.

Août 2020, Haute Vallée de La Clarée, France.

Présence

Alpinisme. Je pose chaque pied, chaque main avec grande précision, consciente de chaque mouvement de mon corps, du déplacement de mon poids, de la texture de la roche sous mes doigts, de la qualité de mon souffle, des battements de mon cœur qui s’accélère dans l’effort et l’appréhension d’une prise trop haute ou d’un passage engagé. Au relais je m’arrête dans un équilibre parfois précaire et lève la tête. Je passe du détail à l’immensité en un seul regard. Je suis insignifiante dans cet espace rude de la haute montagne. Pourtant je suis là. Mon effort lent, répété, guidé par la tension de la corde et mon intuition, me glisse dans ce paysage. Les parois hautes et rugueuses, la glace scintillante et bleue ne sont plus des obstacles mais des puzzles à résoudre, des passages à emprunter, des mondes à investir.

Juillet 2020, Traversée de l’Arête des Cinéastes, Parc National des Ecrins, France.