Chronique d’un voyage au sommet – Summit day

Nous sommes le 26 janvier, today is summit day.

La nuit est encore très ventée, les bourrasques menacent d’arracher la tente et même l’envie de faire pipi ne me sort pas de mon sac de couchage.  Nous avons très peu dormi. Alex était inquiète et n’a cessé de gigoter et soupirer toute la nuit. J’ai un temps hésité à lui dire qu’elle m’empêchait de dormir puis lui ai gentiment fait remarquer que j’avais envie de profiter d’une heure ou deux de sommeil. Elle a grogné son acquiescement et s’est un peu calmée.

A 1h30 du matin Sunny vient nous réveiller, je suis prête en 30 minutes à peine, Alex tente d’avaler son petit déjeuner mais rien de passe. Elle contemple son porridge en jouant avec sa cuillère pendant près d’une heure,  je vais rejoindre Luchi et Sunny dans la « social tent ». Les températures sont bien en dessous de zéro, moins vingt peut être. Andrea met du temps à émerger mais quand elle pointe son nez cagoulé son sac est méticuleusement fait,  des sacs dans des poches dans des étuis, le tout bien zippé et à une place spécifique. J’ai tout fourré en vrac dans le mien comme à mon habitude et n’ai pris que l’essentiel – 2 litres d’eau déjà gelée, la parka de haute altitude, des piles de recharge pour la frontale, une paire de gant de secours, des cordelettes, deux mousquetons- la bouffe est près du corps, mon téléphone dans ma brassière pour protéger le tout du froid.  Je me félicite de n’avoir à porter que quelques kilos.  On a toutes déjà le casque sur la tête, les frontales en place, les chaussures de haute altitude lacées, les mains dans les  moufles et les surmoufles, et de multiples couches sur le corps. Jaden et Chase nous rejoignent et nous commençons notre ascension silencieuse à 3h dans la nuit noire et le froid glacial.

Je me sens incroyablement bien, le pas facile et grimpe avec Luchi en tête. Derrière nous plus bas dans la pente, Andrea a des vertiges, elle panique un peu, le coeur palpitant et la nausée montant. C’est pourtant Alex qui vomit la première, je me demande quoi, car elle n’a rien avalé ou presque ce matin. Luchi et moi continuons à avancer mais avons du mal à repérer le sentier le plus doux. A la lumière de nos deux frontales nous tâchons d’éviter les passages très raides empruntés par les porteurs en descente mais nous retrouvons à plusieurs reprises dans des portions très pentues où on ne peut pas poser le pied à plat.

Photo: Sunny Strooer

Vers 5h nous arrivons au camp 3. Alex et Andrea se sentent toujours très faibles, Luchi propose alors de nous abriter un instant dans une des tentes de Inka Expeditiones, agence pour laquelle elle travaille. Nous nous protégeons du vent tous les six serrés les uns contre les autres. Je veux continuer, j’ai froid et la pause me parait interminable. J’avale un gel, mes doigts se glacent immédiatement au contact de l’air et j’ai du mal à les réchauffer ensuite. Je m’impatiente un peu, je comprends qu’Alex et Andrea aient besoin de temps et de reprendre des forces mais je me sens prise en otage. J’essaie de balayer cette pensée peu compatissante envers le reste de mon équipe; je sais que je risque moi aussi à m’importe quel moment de me sentir très mal et que j’aurai besoin d’elles. Je ne parle pas, ne me plains pas,  Sunny se tourne vers moi et me dit que ma force mentale est exemplaire. J’ai avalé les premiers 400 mètres de dénivelé sans un mot c’est vrai,  je me sens forte et apte à affronter ce sommet, aucune peur, ni appréhension; juste ce froid implacable qui commence à me rentrer dans les os.

Quelques frontales dansent devant nous dans la pente lorsque nous quittons le camp 3 encore plongé dans l’obscurité et le calme. Nous attaquons une longue montée vers Independencia et Windy Ridge. Ma forme est toujours là, je pars en tête et donne le rythme pendant deux bonnes heures. Alex va beaucoup mieux et n’est pas loin derrière, Andrea peine, l’écart se creuse, elle doit être une bonne vingtaine de minutes derrière, le pas lourd et fatigué. Elle est accompagnée par Luchi, Chase ferme lui la marche. Sunny me crie à plusieurs reprises de ralentir, je vais trop vite, l’ascension reste longue et sera de plus en plus difficile à mesure que nous gagnons en altitude. Nous avons maintenant dépassé les 6000 mètres, le soleil se lève et j’attends avec impatience que quelques rayons me réchauffent. Je bouge les orteils et les doigts le plus possible pour les réchauffer mais je n’ai plus de sensation dans le pouce gauche depuis un moment déjà. Je n’ai pris qu’un gel depuis notre départ, je sais que je dois manger mais j’ai trop peur d’enlever mes moufles et d’affronter le froid, je ne me souviens plus bien dans quelle poche j’ai mis quel gel, l’effort de mémoire me fatigue et je me dis que ça tiendra encore un peu.

Photo: Sunny Strooer

Ca ne tient pas bien plus longtemps en fait, en arrivant à Windy Ridge, je me mets à trembler comme une feuille. Cette traversée porte bien son nom, le vent est incroyablement fort et le froid envahit tout mon corps. Je manque de tomber plusieurs fois, poussée par les rafales et affaiblie par le manque de calories. Je m’arrête et tente d’ouvrir une poche pour attraper à manger. Je n’ai même pas la force de descendre la fermeture éclair et dois attendre Sunny pour qu’elle le fasse. L’hypoglycémie redoutée est bien là, une erreur de débutante vraiment, j’ai un peu honte d’en être arrivée là avec mon expérience de la longue endurance. Sunny me force à avaler un gel, je tremble tellement que j’arrive à peine à déglutir. Ma cagoule est descendue, mon visage est exposé et mes mâchoires commencent à geler. Jaden nous a rejoint et m’enfile un buff sur le visage. J’ai du mal à respirer à travers le tissu, je ne cesse de le descendre et Sunny me crie « cover your nose or you are going to lose it ».

La suite est très dure, je trébuche sans cesse, chaque pas me demande une énergie que je n’ai pas et la traversée jusque la Cueva est certainement l’effort le plus difficile que j’ai fourni dans ma vie. Alex et Jaden partent devant, ils avancent lentement mais très régulièrement. Sunny reste derrière moi et me rattrape plusieurs fois lorsque je suis prête à m’écrouler. Je ne sais pas où je trouve la force mentale de continuer à avancer, j’ai parfois les mains sur le sol, presque à quatre pattes; je m’encourage à voix haute, « Elise, you’ve got this » ;  » Elise, take one more step ». Andrea doit se sentir bien mieux, je la vois à quelques minutes derrière moi, elle a repris du rythme et levé la tête. Cela me rassure de savoir que nous pouvons traverser tout cela ensemble même si l’expérience de la difficulté du moment est horriblement solitaire.

Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé depuis notre dernière pause, trois heures, quatre peut être? J’atteins enfin la Cueva, sorte de grotte légèrement abritée du vent, avant la dernière partie, le Canaletta, considérée comme la plus difficile. Il n’y pas de neige du tout cette année dans le Canaletta, ce qui rend son ascension encore plus ardue, le terrain est un immense pierrier très raide où les pas se dérobent sous des corps déjà exténués. On voit le sommet depuis la Cueva, je m’écroule dans la poussière et les pierres pour quelques minutes de repos. Le sommet semble si proche, Sunny nous a pourtant prévenu qu’il reste encore plusieurs heures d’ascension. Alex et Jaden sont déjà assis à l’abri du vent et semblent optimistes, les forces sont revenues, je crois qu’ils blaguent mais n’ai pas l’énergie d’écouter leurs propos. Je tremble si fort que je n’arrive pas à dézipper mes vestes et à attraper les gels que je garde contre la peau. Je demande de l’aide et des gants glacés viennent me frôler le corps. J’avale le plus de calories possibles, je me sens si faible que j’arrive à peine à mâcher. Je parviens tout de même à ingurgiter 4 gels de suite, à peu près 800 calories. J’ai toujours horriblement froid même avec l’énorme « puffy jacket » que j’ai rajoutée sur les autres couches; mais les gels ne tardent pas à faire effet et je me sens rapidement mieux, je vois plus clair, ma respiration est plus posée, je retrouve des sensations dans les jambes. Je prends le temps de regarder autour de moi, la vue est infinie, les Andes s’étirent de part et d’autres, tout un continent à nos pieds. La face Sud glacée s’étend à notre gauche, scintillante et presque à portée main. Son rayonnement est pur et contraste avec la poussière rouge et sale qui nous couvre depuis plus de 15 jours maintenant.

Sunny démarre le Canaletta en tête, je la suis, Andrea, Alex et Luchi derrière, Jaden et Chase un peu plus bas. Nous sommes maintenant à plus de 6600 mètres d’altitude, nos mouvements sont très lents et pénibles; j’entends les efforts de Sunny, la lourdeur de ses pas, les crissements de son souffle. C’est dur pour elle aussi, elle qui est pourtant une force de la montagne, une athlète hors pair et une alpiniste chevronnée. Rest Step: un pas, trois ou quatre respirations, un autre pas, et ainsi de suite. Nous doublons une équipe de trois, notre lenteur est donc bien relative. Le temps passe vite, encore une fois, je ne sais pas estimer son écoulement; deux ou trois heures? Le sommet se rapproche, les derniers mètres sont très rocailleux, il faut mettre les mains, se hisser sur de grosses roches et avancer presque à quatre pattes. A un moment, nous y sommes. C’est presque soudain. 6963 mètres, le toit des Amériques. Il y a la croix qui matérialise le sommet, les drapeaux tibétains  qui l’entourent, des sommets à perte de vue, et ce vent qui nous fait perdre l’équilibre. Je vois tout cela mais ne prends pas la mesure de ce qu’on vient de faire. Nous y sommes, je ne cesse de me le répéter, j’attends les larmes ou les cris de joie, il n’y en a pas. On se serre dans les bras les uns des autres, mon coeur n’y est pas tout à fait, c’est trop tôt, c’est trop vite. En bas, je serai à émue par notre exploit, par notre courage, par notre humanité partagée. Maintenant, j’ai froid, j’ai si froid. Nous sommes trop haut, tout est trop grand, tout est trop inhumain. J’ai envie de redescendre je crois.

Photo: Sunny Strooer

Encore une fois je ne sais pas combien de temps nous passons au sommet; une dizaine ou quinzaine de minutes peut être. Nous prenons des photos, tentons de faire entendre nos voix par dessus le vent puis entamons la descente.  Nous avons mis 10h25 pour atteindre le sommet, un temps inespéré et acclamé par tous les alpinistes que nous rencontrerons ensuite. Luchi et moi mettrons à peine 3 heures pour descendre, le reste de l’équipe une heure trente de plus. De retour à la Cueva, je remplace mes chaussures d’alpinisme par celles de trail et cours avec Luchi tout droit dans la pente vers le camp 2 et nos tentes. Nous prenons un « raccourci », le sentier des porteurs qui file sans détours vers des altitudes plus clémentes. Je tombe plusieurs fois emportée par mon élan, mes jambes sont si fatiguées qu’elles en sont presque devenues indolores. Je déchire ma Gore Tex et m’en moque; je pense au champagne du camp de base dans deux jours, au vin à Penitentes dans trois et à la douche luxueuse de l’hôtel Diplomatic dans quatre.

Ce n’est que maintenant, quelques jours plus tard, en écrivant ces mots, après une longue descente, un portage impressionnant, quelques bières, un peu plus de sommeil, que je comprends ce que nous avons fait. Je n’ai pas eu de révélation, ni d’épiphanie sur cette montagne; elle était inhospitalière, rude et froide; cependant j’ai en moi une appréciation de la vie sans pareille, une ferveur et une confiance jamais expérimentées. Je le sens dans mon corps, qui pourtant fatigué, est avide de vie et d’aventures, n’a peur de rien ou presque, se moque de son âge et de ses limites. Je le sens dans mon coeur qui est gros de désir, ouvert vers le possible, l’amour et les territoires inconnus. Nous parlons peu les jours qui suivent mais nous sommes toutes baignées de cette expérience où les gestes sont réduits à la simple survie et où le caractère précieux de la vie humaine s’affirme directement et indéniablement. Je suis à la fois toute petite sur cette montagne mais immense dans mon humanité.

photo: Sunny Strooer

Un immense merci à tous pour votre soutien, sans vous tout cela n’aurait pas été possible. Les preuves d’amitié et d’amour que j’ai reçues m’ont énormément émue que ce soit à travers vos dons, vos messages, vos sourires ou votre présence à mes côtés. Special Thanks à ma coach Megan Roche qui croit toujours en moi et me pousse à l’aventure, à ma préparatrice mentale la fantastique Danielle Snyder, et à Sunny Strooer qui est une incroyable guide, mentor et compagne d’expé.

En descente – Photo: Sunny Strooer

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Rendez-vous en Aout 2021 pour l’ascension du Pic Lénine, 7134m, au Kirghistan.

 

 

 

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