Chronique d’un voyage au sommet – J15

La nuit dernière a été glaciale, le vent violent  a arraché un bout de la « social tent » malgré les réparations nocturnes de Sunny. J’ai dormi avec deux doudounes, ma capuche renforcée de mon bonnet  et mes « puffy pants » dans mon duvet -40. Le vent est tombé ce matin et on se consacre à la préparation de l’ascension. On fait et refait nos sacs, essayons et réessayons les chaussures d’alpinisme, nous plaignons de leur inconfort; Sunny est intransigeante, c’est obligatoire, il fera bien trop froid en haut pour envisager porter autre chose. Je négocie quand même une paire de chaussures de trail pour la descente si le temps le permet. Nous mettons de coté les snacks, il faut prévoir environ 1000 calories; je ne prends que des gels, je sais que dans l’effort jai du mal à mâcher du solide. La bouffe devra rester près du corps pour ne pas geler, nous réfléchissons aux moyens les plus simples de l’attraper sans avoir à dézipper trop de couches ni à enlever nos énormes moufles. Je porterai une couche technique, deux doudounes, une gore tex sur le haut du corps; trois couches sur le bas du corps. Dans mon sac il y a l’énorme parka de haute altitude, je la mettrai uniquement si le vent est trop froid car elle entrave les mouvements. Il nous faudra de quoi nous protéger le visage des engelures, un casque et une frontale équipée de piles neuves pour les 4 heures d’ascension nocturne. J’ai hâte, j’adore courir et marcher la nuit.

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Photo Sunny Stroeer

Hier nous sommes montées jusque 6000 mètres, je n’avais jamais été aussi haut. Nous avons traversé Colera – le camp 3 – assez spectaculaire par son emplacement dans un creux rocailleux à flanc de montagne, à peine abrité du vent. Il y avait une bonne douzaine de tentes battant dans le blizzard glacial. Plus haut j’ai croisé un français avec qui j’avais parlé au camp de base il y a quelques jours; il descendait du sommet. « C’est très difficile », « de plus en plus difficile », « il faut absolument en garder dans les chaussettes ». J’ai essayé de traduire cette expression aux filles, cela nous a fait rire. Notre forme était excellente tout le long de cette marche d’acclimatation, un peu moins de deux heures pour monter au camp 3, un total de 4 heures; Alex et moi avons chantonné tout le long, le tout m’a paru facile et fluide même si cette altitude m’intimide et que j’écoute chaque signe de mon corps avec une attention moins désinvolte qu’à mon habitude. Sunny était impressionnée; nous partirons donc directement du camp 2 la nuit prochaine pour l’ascension. Départ prévu vers 3 heures du matin, lever à 1h30 pour Alex et moi qui partageons la même tente; Alex ayant toujours du mal à manger, il lui faut du temps; je suis quand à moi toujours prête la première, un « special talent » me dit Sunny.

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Photo Sunny Stroeer

Luchi, guide argentine vivant en Patagonie nous accompagnera pour le « summit day ». Aucune équipe féminine n’a encore réussi à atteindre le sommet ensemble, il faudra peut être nous séparer, Luchi est là pour ça. Chase et Jaden, tous les deux pourtant guides de glacier en Alaska, demandent à nous accompagner, ils se sentent rassurés d’être avec nous et d’avoir un groupe leur donnant le rythme. Nous partirons donc à 7 cette nuit.

Cole est lui en train de faire son ascension, il a 25 ans aujourd’hui, il voulait pouvoir les fêter sur le toit des Amériques. Nous attendons de ses nouvelles par la radio, il devrait être au sommet dans l’après midi. Mika, la chef du camp de base, monte nous rendre visite. C’est son jour de congé, elle avale les 1200 mètres de dénivelé pour venir nous embrasser et nous souhaiter bonne chance. Elle a un sourire et une bonne humeur communicative, elle porte comme tous ici une casquette très sale et une doudoune qui a pu être verte ou grise. Je l’aime beaucoup,  on ne s’est rencontrées qu’il y a 4 ou 5 jours mais nous sommes tout de suite devenues amies. Sa présence est familière et me rassure.

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Photo Sunny Stroeer

Je suis de très bonne humeur, le sommet me parait plus proche, mon corps se dérobe moins et je sens que je peux compter sur mon expérience de la longue endurance.

 

Chronique d’un voyage au sommet – J 13

Nido de Condores – Camp 2 – Altitude 5550m.

J’ai à peine dormi. Maux de tête féroces toute la nuit; j’ai avalé trois Ibuprofen sans trouver de soulagement. Je suis sortie dans l’obscurité pour chercher de l’air, ai rencontré un vent glacial et un ciel saupoudré d’étoiles. Il a encore fait très froid cette nuit, l’eau a gelé dans ma gourde même avec sa protection isotherme. J’ai mis l’électronique, mes lentilles de contact, de la bouffe et ma frontale dans mon sac de couchage afin de leur épargner les températures nocturnes, et ai passé une grande partie de la nuit à ajuster ma position pour éviter un contact douloureux avec ces divers objets.

Sunny est venue nous réveiller vers 9h un café à la main, j’ai saisi la tasse d’une main peu sûre, le ventre serré et l’esprit épuisé; quelques sons incompréhensibles sont sortis du sac de couchage d’Alex, elle s’est aussitôt rendormie. J’envie sa capacité  à se réfugier dans le sommeil et maudit ma vivacité et mon imagination parfois si difficile à apaiser. Journée de repos aujourd’hui, elle est sensée nous apporter l’acclimatation nécessaire pour grimper plus haut demain.

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Photo Sunny Stroeer

Je me recouche après un petit déjeuner avalé sans faim et arrive à trouver une trentaine de minutes de sommeil. L’hélicoptère me réveille, encore une évacuation. Nous sommes peu de chose face à cette montagne, j’ai un peu peur mais suis trop fatiguée pour donner suite à cette idée. Je me sens affreusement sale, j’aimerais me laver les mains, j’ai tenté de les tremper dans l’eau s’écoulant du glacier hier après midi, elle était boueuse et m’a laissé la peau sèche et recouverte d’une nouvelle pellicule opaque. J’y rajoute une couche de crème solaire et décide d’oublier l’inconfort.

Alex et Andrea redoutent les jours de repos, le vide de l’attente, les cris du corps et de l’esprit plus difficiles ignorer. Sunny s’affaire, va chercher de l’eau au glacier du bas, moins sale et plus facile à filtrer, traite de quelques questions urgentes avec Paul son mari via le GPS, rassure Thomas et Cole qui s’inquiètent pour la voie supérieure vers le sommet, remet des pierres autour de la « social tent » pour la stabiliser et arrive à nous préparer un lunch de reines, des fajitas avec des onions frais.

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Andrea au camp 2 – Photo Sunny Stroeer

Je suis dans un état de demie veille, le soleil m’empêche de rester longtemps dans la tente, il y fait trop chaud et la lumière est tout aussi aveuglante qu’à l’extérieur. Je lis pourtant quelques lignes sur mon kindle, écris dans mon journal comme chaque jour, marche jusqu’au bout du camp et discute de tout et de rien avec les alpinistes de passage. J’ai reçu un message inattendu hier soir, quelques lignes qui m’ont ravivées le coeur; j’y pense et y trouve l’élan qui m’a manqué toute la journée.

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Mia est passée ce matin par le camp 2, elle est en train d’essayer de battre le record de vitesse détenu par Sunny sur la voie 360 (record de 47 heures). Sunny s’est réveillée à 5h aujourd’hui pour aller à sa rencontre et l’encourager. Mia pleurait, épuisée par l’effort, elle est partie de Arcones hier soir à 19h, a couru toute la nuit, s’est perdue dans la partie basse de la montagne, a eu des difficultés à traverser la rivière et n’en pouvait presque plus avant de trouver un deuxième souffle auprès de Sunny. On attend de ses nouvelles, elle doit être près du sommet maintenant.

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Photo Sunny Stroeer

Vers 16h Mia nous contacte à nouveau par GPS, elle est effectivement à la Cueva, la dernière partie avant le sommet, à environ 6600m d’altitude. Mathias le porteur est là aussi, il l’empêche de continuer, il est tard, elle est trop lente, c’est trop dangereux. Elle oppose une résistance fragile, puis se résigne à abandonner. Elle nous annonce sa descente. Deux heures plus tard, elle arrive en larmes, on la serre dans nos bras, on lui donne à manger, elle s’effondre dans un coin de la « social tent », on la couvre des vêtements dont on peut se passer; elle dormira d’une traite jusqu’au petit matin.

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Photo Sunny Stroeer

On est le 23 janvier, notre « summit day » est prévu pour le 26. On ne sait toujours pas si on part du camp 2 où nous sommes, ou du camp 3. Notre forme de demain décidera de la stratégie. J’attends sans impatience, je ne sais pas comment investir cet espace autrement que par le coeur; il me touche, m’émeut et m’effraie à la fois.

 

 

 

Chronique d’un voyage au sommet – J 11

Nuit à Camp Canada ou camp 1. Je suis beaucoup plus calme et même le vent glacial qui a soufflé toute la nuit n’a pu me sortir d’une certaine torpeur. Des guides argentins ont écouté de la musique et parlé tard dans les tentes avoisinantes et je me suis endormie dans un brouhaha de sons divers. J’ai cru entendre la voix de Max, le guide brésilien, et je me souviens m’être demandée si pour lui aussi l’expérience du soir sur un des toits du monde gardait une saveur d’aventure.

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Photo Sunny Stroeer

Il est difficile encore de manger ce matin. On tente pourtant d’ingurgiter le plus de calories possibles. « Eat to summit » nous répète Sunny. Alex touche à peine à son petit déjeuner, un porridge grumeleux qui colle au fond du bol. On s’affaire aux dizaines de petites tâches qui sont nécessaires pour vivre à cette altitude. Vérifier la solidité de la tente, que les cordes qui la tiennent soient bien inclinées dans la direction du vent pour ne pas arracher la toile. Aller chercher de la neige au glacier, la filtrer, la faire bouillir, remplir les gourdes et s’efforcer de boire:; il nous faut 5 litres par jour. Faire l’inventaire de la nourriture, vérifier notre taux de saturation d’oxygène, évaluer nos maux de tête sur une échelle allant de 1 à 10. Je suis à 2 aujourd’hui, Alex est couchée au fond de la tente, elle estime un 7.

Nous montons ensuite au camp 2, Niedo, à 5550 mètres. Les sacs sont lourds et nos pas très lents dans la pente sèche. Les porteurs nous sourient, rares sont les équipes qui ne font pas appel à leur service. Les regards sont plutôt admiratifs; une des rares guide femme argentine nous prend en photo, « las chicas »! Nous maitrisons toutes maintenant le « rest step »; le poids dans le pied de devant, nous marquons une légère pose salvatrice avant d’avancer l’autre pied. Il y a quelque chose de très méditatif dans cette marche, nous parlons peu et nous laissons osciller au rythme de cette marche scandée. La poussière me gêne, j’essaie de respirer à travers le buff, l’air rentre difficilement et une vague sensation de panique se réveille dans un coin de mon esprit. Je fais un effort conscient pour ralentir encore ma respiration, calmer mon esprit et lève le regard vers l’espace pour y trouver du réconfort. L’effort est tout aussi physique que mental. Je sais que j’excelle à ce jeu là, mais ici personne ne joue, tout est littéral.

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Photo Sunny Stroeer

Mes yeux brûlent, la poussière mélangée au soleil assèche mes lentilles de contact et créent un filtre opaque à mon regard. Je saisis pourtant la beauté ardue du paysage, ces pierres posées sur des plans de sables blonds et ocres, les pénitents du glacier veillant sur elles.

 

Arrivées au camp 2, nous montons les tentes en commençant par la « social tent » qui est notre lieu de repas, sieste et conversation. Celle-ci est assez rapidement envahie d’alpinistes qui viennent nous dire bonjour. Chase et Jaden, guides de glacier en Alaska, nous rejoignent, Cole et Thomas arrivent ensuite. Nous sommes tous serrés dans cette petite tente, la proximité humaine convoitée par tous. J’écoute les conversations avec curiosité, je suis bien plus vieille qu’eux et envie la liberté d’être, les rêves et les possibles de leur jeunesse curieuse. On parle de sommets, d’amour et de relations humaines, la conversation est facile et franche; comme la montagne alentour, nous sommes nous aussi dénués d’apparats et de paraitre. Je touche intuitivement et sans effort à une véritable authenticité de coeur. Pas de catharsis ni de révélation dans ce voyage, mais la confirmation de l’indéniable beauté d’être humain.

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Photo Sunny Stroeer