Chronique d’un voyage au sommet- J3.

Sunny est arrivée. Andrea est coincée à Houston et nous rejoindra demain matin juste à temps pour notre départ vers Pénitentes où nous allons passer une dernière nuit au chaud.

Sunny est impressionnante par sa stature et son charisme. Elle parle très vite et s’anime quand elle évoque les difficultés de la très haute altitude qu’elle connaît si bien. Elle détient le record de vitesse sur l’ascension de l’Aconcagua, comme sur le tour des Annapurnas, elle sait de quoi elle parle.

Ce sera dur, elle est très claire là dessus. Surtout après le camp de base à Plaza de Mulas lorsque nous devrons porter tout le matériel vers les camps 1, 2 et 3, c’est à dire au delà de 4500 mètres. Entre 18 et 20 kg chacune sur le dos, chaque pas sera épuisant, l’oxygène rare et les nuits peu réparatrices. « You will feel like shit ». Cependant elle est confiante, elle a suivi notre préparation depuis un an et nous rassure.

Nous passons en revue l’équipement, Sunny vérifie tout et s’assure que le poids de base du sac est gérable. Elle nous décrit les conditions que nous allons devoir affronter et ne mâche pas ses mots: un vent qui fend la peau, une poussière qui irrite la gorge et rend la respiration difficile, un soleil ravageur qui oblige à se couvrir tout le corps et un froid allant jusqu’à moins 40.

Il faudra essayer de manger le plus possible surtout en altitude. Et nos corps refuserons la nourriture. Il faut compter 600 calories par jour en plus des trois repas. On passera 16 jours au total dans la montagne, ça fait beaucoup de calories. Alex a tout prévu et déballe des kilos de snacks, j’ai beaucoup moins, comme souvent j’ai sous estimé mes besoins. On fait toutes les trois un tour au supermarché du coin et je fais le plein de cookies, noix et barres de céréales.

Ensuite Alex et moi refaisons nos sacs en divisant ce qui sera porté par les mules jusqu’au camp de base- tout le matériel de haute altitude, crampons, piolet, casques, vêtements ultra chauds – et ce que nous gardons avec nous les quatre premiers jours pendant l’approche – tentes, matelas, sacs de couchage, bouffe, gourdes et filtres à eau, frontales, chargeurs solaires. Un minimum de fringues pour alléger les sacs, pas de pyjama ni de change. On sera sales, très sales.

Un jour avant le départ vers le plus haut sommet hors de l’Himalaya, je me sens moins prête qu’il y a un mois ou j’avais couru 50km avec une relative aisance. Depuis 15 jours, une douleur persistante au bas du dos a ralenti mes entraînements et 10 à 12 heures d’efforts par jour à enchaîner pendant 16 jours dans des conditions extrêmes m’intimident. Mais j’ai hâte. Plus tôt Sunny m’a demandé: what got you into extreme adventures? Ma réponse a été: mon penchant pour la difficulté et mon amour de la montagne. Oui, on se lance là dedans justement parce que c’est difficile et qu’on a aucune certitude d’y arriver.

Si vous voulez nous suivre en temps réel, voici le lien vers le tracker GPS actif à partir du 14 janvier: https://www.awexpeditions.org/gps

Prochain point le 16 janvier où si tu vas bien nous serons au camp de base avec un peu de wifi.

Chronique d’un voyage au sommet- J2

Mendoza. Au bout d’une plaine immense, lovée contre la cordillère des Andes. Terre sismique, les bâtiments sont récents et sans charme. Les rues sont étonnamment calmes, des grands platanes bordent de larges avenues et soulagent de leur ombre quelques passants au pas lent.

Je vais passer la nuit ici. Dans un grand hôtel culturellement neutre qui pourrait être à Dubai ou Tokyo. J’ai rencontré Alex, arrivée par le même avion. Nous partageons un énorme lit pour la nuit. Le luxe a un prix.

Alex est jeune et vive. Son corps musclé et très entraîné m’intimide et pour un instant je me sens gauche dans le mien, fatigué et alourdi par le voyage. Elle parle vite, ses yeux balayent l’espace pour ensuite venir se fixer dans mon regard et chercher mon acquiescement.

J’ai le privilège de l’authenticité qui rend mes rapports aux autres faciles et directs. Je lui parle de la France, de la nature que j’aime tant, de mes envies, de quelques un de mes doutes et de lui un peu aussi. Elle est inquiète, son copain est parti skier au Japon, c’est leur première longue séparation. On est vite vraies, la seule possibilité d’être avec l’effort qui nous attend. On évoque pourtant peu ce qui est à venir, sauf pour s’entendre sur la difficulté et l’inconnu lié à l’altitude.

On déambule toutes les deux dans les larges avenues à la tombée de la nuit. Les cafés se sont animés, la population est jeune et branchée, les avant bras dénudés montrent des tatouages, et les lèvres sont percées. J’apprécie la chaleur du soir, moins lourde, et pleine d’anticipation. Je regarde tous ces jeunes attablés devant leur bière, leurs corps brunis respirent l’envie et le désir. C’est l’été ici.

A l’aube de mon expédition, je goute aussi à cette ferveur naissante. C’est bon de voyager et d’être rappelée à la douceur de vivre.

Chronique d’un voyage au sommet. J1 suite

Buenos Aires. En attente du vol pour Mendoza. Beaucoup d’alpinistes. Des vêtements techniques colorés. Certains arborent même « 7 summits » en grosses lettres. Le graal à faire rentrer dans l’espace d’une vie.

Leur présence me donne un sentiment d’appartenance et enlève aussi à la situation que je vais vivre un peu de son exceptionnalité. Les français vulgaires ont maintenant fait leur entrée dans le hall d’attente, ils parlent fort et j’enlève mes lunettes comme si ne plus les voir me permettait de moins les entendre.

Il fait très chaud et la fatigue rajoute à ma sensation de torpeur. En face de moi est assise une nonne bouddhiste. Je me dis que c’est un bon signe d’avoir la présence littérale du dharma sous les yeux. Elle aussi parle fort en espagnol à un jeune hipster assis à quelques mètres. Le couple est improbable, j’essaie de m’intéresser à la conversation mais je n’en saisis que la surface.

Alors j’écris parce que c’est dans les mots que je vois la beauté de ces situations ordinaires.

Chronique d’un voyage au sommet. J 1

Le flight tracker indique que j’ai basculé dans l’hémisphère sud et que je suis quelque part au dessus de l’Amérique Latine, Sau Paulo peut être. Je n’ai qu’une vague idée du temps passé, 12 h peut être. Je n’ai pas de montre et me laisse porter par le temps distendu du voyage.

J’ai un peu dormi, plus que n’importe quel vol transatlantique d’ailleurs. Il fait froid, la jeune fille à ma gauche a disparu sous un jeu de couvertures orange. Les images silencieuses des écrans alentours dansent sous mes yeux et me fatiguent la vue. J’essaie pourtant de reconstruire le scénario du film d’action que regarde le passager devant moi. C’est épuisant et je ferme les yeux.

Plus tôt je me suis levée pour étirer mon corps endolori par la position assise. J’ai eu peu d’occasions, les turbulences continues au dessus de l’Atlantique m’ont vissé à mon siège pendant plusieurs heures. J’ai alors écouté un groupe de français un peu vulgaires parler de l’Aconcagua. J’ai senti une pointe de déception que le secret de ma destination finale soit révélée par leur anticipation bruyante.

Je suis contente d’être seule et la longueur du vol est bienvenue. C’est une transition nécessaire pour que mon imaginaire si actif ces derniers jours puisse enfin s’apaiser. Cette semaine a été saturée des constructions de mon esprit, de toutes ces histoires que je bâtis pour imaginer des possibles et qui sont ensuite gentiment bousculées par la réalité.

Ici je suis suspendue, mon imagination est lasse et lente, et je peux me laisser glisser dans cet état de demie veille qui est le privilège des longs voyages.