Chronique d’un voyage au sommet – J10

Plaza de Mulas, Aconcagua Base Camp, 4300m.

Dernier jour ici dans cette ambiance étrange de petite ville perchée le temps d’un été sur le flanc d’un des plus hauts sommets au monde.

Après trois nuits ici, une montée au camp 1 hier, je me sens mieux et plus confiante. Je saigne toujours du nez mais n’ai aucune douleur, j’y prête assez peu attention et n’en ai pas parlé à Sunny. On part enfin sur la « upper mountain » aujourd’hui. On y passera 9 jours dans des conditions beaucoup plus difficiles qu’ici au camp de base. Cole, notre « adopted boy » – alpiniste américain qui avance à peu près au même rythme que nous et avec qui on a bien sympathisé – est déjà monté et il y a quelque chose de rassurant à aller vers des visages familiers.

Hier le médecin du camp nous a donné le feu vert, elle a confirmé que mon taux de saturation d’oxygène dans le sang est tout à fait correct, peut être avais je besoin d’une opinion médicale pour retrouver mes jambes. Il y a un tel contraste entre l’état comateux dans lequel je suis et mes capacités physiques, c’est déroutant. Hier, pendant le « carry » à C1, j’avais le cœur bien accroché et suis montée bien plus rapidement que le reste de la team. Pourtant, mes nuits sont plus pénibles que celles de Sunny, Alex et Andrea qui enchaînent 8 à 9 heures de sommeil enroulées dans leur gros sac de couchage.

Photo: Sunny Stroeer

Je commence à m’habituer à être très sale et à l’hygiène sommaire de la haute montagne. Il y 4 toilettes au camp, on les appelle les « shit barrels », et c’est bien ça. Des barils dans lesquels il ne faut surtout pas jeter un œil si on veut pouvoir s’alléger à son tour. Ils sont enlevés par hélico de temps à autre. Il y a eu un raté hier matin, l’hélicoptère a lâché un « shit barrel » qui est tombé et s’est répandu sur le bas du camp. No comment.

Andrea a très vite repéré les toilettes les plus acceptables, elle les a baptisé le « Taj Mahal » et nous veillons chacune à que ce palais relatif ne soit pas trop fréquenté et maintenu dans un relative acceptabilité sanitaire. Ça a déclenché quelques fous rires; il y a beaucoup de complicité entre nous malgré les différences d’age. On s’entend bien et on se soutient. Andrea a dit plus tôt qu’elle ne pouvait pas envisager un sommet sans nous toutes. Cela fait pourtant partie des éventualités, aucune équipe de Sunny n’a encore à 100% atteint le sommet.

Il est juste là un peu plus haut, parfois caché par un nuage qui s’y est accroché, d’autre fois puissant et découpé sur un fond de ciel bleu. Je me demande ce qui nous pousse à chercher la hauteur, à vouloir ainsi se rapprocher du ciel en prenant des risques, certes mesurés, mais bien réels. Je me sens à la fois incroyablement vulnérable et fragile devant cette nature si crue et rude et aussi emplie de mon potentiel humain. Je me perds dans ce paradoxe que je ne cherche plus à élucider.

Chronique d’un voyage au sommet. Jour 7

Je suis au camp de base de l’Aconcagua depuis trois jours maintenant. Mon acclimatation est lente, je viens de passer 24h assez pénibles. Sensations d’étouffement, surtout la nuit, état de fatigue générale prononcé et difficultés à dormir. Tout cela est bien au delà de mon contrôle et ma déception, ma frustration et mon découragement ne font que rajouter à l’anxiété.

Nous sommes a Plaza de Mulas, dernier point atteint par les mules et l’hélicoptère avant la « upper mountain » et les trois camps supérieurs. Notre altitude est encore relativement basse, 4300 mètres, le sommet est juste au dessus, il semble si proche alors qu’il est 2600 mètres plus haut, c’est à dire à peu près à 8 jours de marche. Les distances et le dénivelé sont disproportionnés ici et difficiles à appréhender.

Sunny a décidé de me mettre sous Diamox ce matin, un médicament utilisé par beaucoup d’alpinistes pour accélérer l’acclimatation. Il modifie le pH dans le sang et aide à l’adaptation. Les effets secondaires sont connus et assez désagréable, goût métallique dans la bouche, rêves étranges, sensations de picotements et très diurétique. Mon taux de saturation d’oxygène dans le sang est pourtant bon depuis hier soir mais mon état global est encore trop peu satisfaisant pour attaquer la suite me dit Sunny ce matin après une nuit encore peu réparatrice.

Andrea, Sunny et Alex sont elles montées déposer du matériel au camp 1 à 5050m ce matin. Elles portent chacune de très lourds sacs – 20 à 35kg – contenant tout ce dont nous aurons besoin sur la « upper mountain ». Je les ai accompagnées jusqu’au début du sentier, j’avais le cœur gros de les laisser partir et de me sentir si peu apte à gravir cette montagne.

Ce n’est pas tant ma force et mes capacités cardio vasculaires qui sont problématiques ici – elles restent excellentes- , c’est cet état comateux, ce manque de clarté d’esprit, ces maux de tètes débilitants qui m’empêchent de les suivre ce matin sans risquer pour ma santé.

Alors j’essaie de profiter de l’ambiance du camp de base. C’est étonnant, ce petit village en altitude, avec ses personnalités et ses centres d’intérêts. Il y a Max, un guide brésilien, qui a gravi 80 sommets de 6000 mètres. Il est jeune, le regard franc et séducteur. Il y a très peu de femmes ici, les « hook ups » -aventures d’une nuit en altitude – sont courantes. Max semble avoir une réputation. Felipo est lui guide argentin, on raconte qu’il a couché avec une américaine au camp 3. Cela fait rire tout le monde quand on sait dans l’état de crasse où on est au camp 3 après tant de jours dans la montagne.

Il y a aussi Sherpa Nims, ce guide népalais connu pour sa photo de la queue au sommet de l’Everest publiée dans les journaux du monde entier. Ici il est célèbre pour être le seul à avoir gravi quatorze 8000 en 6 mois. Il est entouré de 22 guides argentins, tous très sales et le sourire facile. On a rencontré Jacob aussi, un guide danois qui se lance dans l’ascension du K2 le mois prochain, la montagne la plus mortelle au monde. « I have to try » dit-il.

Sunny est accueillie ici les bras ouverts et nous aussi. Elle est toujours détentrice des records de vitesse sur la voie normale et la voie 360. C’est une célébrité au camp et tout le monde vient lui parler.

L’autrichien Thomas Summer et l’Australienne Mia Farrow se joignent à nous pour les repas. Ils vont tous les deux tenter de battre les records dans les jours qui viennent. Mia à remporté le marathon de l’Everest et a toutes les chances de battre le temps établit par Sunny sur la 360. Sunny la conseille, il n’y a aucune compétitivité entre elles, elles sont complices dans la difficulté. Thomas est très mince et parle avec un fort accent. Il est mountain runner professionnel et me rassure quand à mon état. Cela lui est arrivé sur le Kilimanjaro me dit il.

Le soir le camp s’anime. Les alpinistes qui ont réussi à « summit » redescendent les traits tirés, incroyablement sales mais un sourire immense sur le visage. La tradition veut qu’on débouche le champagne et qu’on essaie de faire passer le bouchon par une des fenêtres des tentes de repas. C’est une vraie célébration pour eux, le taux de réussite est de 30%, tout le monde les félicite et apprécie l’effort fourni. D’autres reviennent sans avoir réussi, la météo était trop mauvaise, ou, le plus souvent l’altitude les a empêché d’avancer et certains ont dû faire demi tour à 60 mètres du sommet le corps ne pouvant plus aller plus loin. Ils semblent à la fois déçus et soulagés d’être revenus à une altitude plus clémente et une ambiance plus humaine.

Après dinner il y a des parties géantes de baby foot, beaucoup de rires et des commentaires dans un tas de langues avec des tentatives de traduction vers un anglais approximatif. Sur les hauteurs du camp, en dessous des glaciers, il y a la galerie d’art la plus haute au monde. Paraît-il qu’elle est dans le Guiness des records. J’irai y faire un tour plus tard.

Je suis seule au camp aujourd’hui. J’ai suivi longtemps des yeux ma team sillonner les flanche de la montagne vers le camp 1. Je ne les vois plus maintenant. Il y a à peine 3km et 700 mètres de dénivelé. Elles mettront pourtant 3 heures a estimé Sunny, déposerons une partie de notre matériel et de l’eau (pas de neige cette année au camp 1, donc pas de possibilité de faire fondre de la neige pour s’hydrater). Puis elles redescendront en 30 min à peine. Les temps n’ont rien à voir avec ce dont j’ai l’habitude, les pas sont minuscules en montée pour garder un souffle fluide et ne pas risquer l’essoufflement, potentiellement fatal à cette altitude.

Alex et Andrea ont l’air en forme. Alex arrive maintenant à s’alimenter et a repris des forces. Andrea a des gros maux de tête mais arrive à bien dormir. Sunny est une force de la montagne, elle est déjà monté hier au camp 1 avec près de 40kg sur le dos.

Demain ce sera mon tour de monter mes crampons, piolet, fringues chaudes, tente, bouffe et bouteille de gaz. Le Diamox aura fait effet et mon état général sera meilleur. Je redescendrai dans la journée pour passer une dernière au nuit au camp de base. Ensuite on ira au « medical check » pour avoir l’autorisation d’accéder à la « upper mountain » et ses trois camps de très haute altitude. Nous passerons 8 jours en haut, avec une tentative de sommet le 25 ou 26 janvier. Nous ne savons pas si nous partirons du camp 3 ou 2. On dort mieux au camp 2 qui est moins haut mais le sommet est à 18-22 heures de marche.

Après des premiers jours faciles et quasi euphoriques, je doute. Je vois le sommet de ma tente où j’écris ces mots, il est si proche et si inaccessible. Je suis passionnée par cet environnement qui pour le moment se refuse à moi. L’inconfort physique est aussi une peine de cœur. J’espère que les heures à venir vont me proposer un sommeil réparateur et me donner un peu de quoi investir cet espace.

Chronique d’un voyage au sommet – J5

Confluenzia. Camp d’approche, 3600m.

Après quelques heures de marche le long d’un torrent boueux, on la voit enfin. Massive et intimidante. Les proportions sont impossibles à appréhender. Sa face sud est striée de glaciers et de parois infranchissables.

Je commence à comprendre que la difficulté sur l’Aconcagua n’est pas le « summit day » à proprement parler mais tous ces jours d’approche dans la poussière, la chaleur des journées, le vent glacial des nuits, les palpitations du cœur qui peine à s’adapter à l’altitude, l’absence d’hygiène et la fatigue accumulée. Après deux jours à peine, on est toutes les quatre déjà très sales et marquées par l’effort. Il ne s’agit pas juste de marcher et planter son camp. Il faut porter, monter, déplier, installer, chercher de l’eau, filtrer, bouillir, essayer de manger et espérer que les tripes tiennent le choc.

J’ai du mal à dormir, je me sens déracinée ici, mon esprit est à la fois las et agité. Comme souvent, mon sens de l’auto dérision m’évite de me prendre trop au sérieux – je fais le clown- mais au fond j’ai un peu peur des risques réels liés à l’altitude. L’embolie pulmonaire ou cérébrale. Les évacuations par hélico depuis le camp de base qui est au dessus me rappellent à ma vulnérabilité et ma mortalité. Ce n’est pas un jeu. Andrea a peur elle aussi, ne sait pas lire cet état étrange de gueule de bois qui nous accompagne après chaque effort. Sunny nous dit « you should feel hung over but not drunk ».

Chronique d’un voyage au sommet – J4

Penitentes. À quelques kilomètres de l’entrée du Parc National de l’Aconcagua, quelques bâtiments à la peinture écaillée qui ont peut être connus une heure de gloire il y a 20 ou 30 ans. Nous passons une dernière nuit au chaud à dans un hôtel usé par les années et le vent avant d’entamer demain notre marche vers le camp d’approche de Confluenzia.

Nous sommes arrivées plus tôt par bus, et avons traversé des paysages saisissants de beauté et de rudesse. Les pics sont acérés, les pentes sèches et rouges, le soleil si intense que j’ai du souvent fermer les yeux. J’ai suivi le plus longtemps possible le trajet d’une ancienne voie de chemin de fer reliant Mendoza à Santiago du Chili, son tracé parfois interrompu par des éboulements mais sa ligne claire dans les pentes rocailleuses. Je ne sais pas ce qui m’émeut autant dans ces rails d’une autre époque, l’effort vain de dompter ces montagnes ou les vestiges d’un rêve de lier deux mondes séparés par les Andes.

Je prends un peu plus la mesure de ce que je suis en train de vivre et je ressens une immense gratitude pour cette terre pourtant si peu hospitalière. C’est un privilège rare que de pouvoir la découvrir et j’ai le cœur gros de reconnaissance.

Nous sommes à 2800 mètres, déjà si haut et pourtant encore si loin du sommet. À l’hôtel, les conversations vont bon train entre les alpinistes venus du monde entier. Certains sont sur le retour, le visage creusé et brûlé par le soleil. Je commence à comprendre que c’est tout un univers humain qui s’ouvre aussi. Il n’y a pas de place pour l’arrogance ou la vantardise ici, ni pour la compétitivité. Le postulat implicite est que la montagne est dure et que rien ne garantit qu’elle s’offre à nous qu’on soit expérimenté ou non.

Sunny est connue ici, beaucoup d’alpinistes viennent lui parler et lui demander conseil sur diverses voies. Elle va attaquer sa 9eme ascension avec nous, elle en a réussi quatre. J’ai l’audace de penser qu’on en accomplira ensemble une cinquième dans une dizaine de jours mais je sais aussi que je suis vraiment dans la cour des grands – rien n’est artificiellement construit ici pour le plaisir sportif, c’est une nature brute qui demande prudence et humilité – cette expédition ne ressemblera à rien de ce que je connais.

Je parle avec Paul et Lauren qui vont emprunter la voie du Polish Glacier sur la face sud. Paul a un regard d’un bleu intense qui soutient le mien une fraction de seconde de trop, sa poignée de main est franche et un peu intimidante. C’est un ancien militaire américain, il a grimpé partout dans le monde et me parle du Verdon. C’est si loin et j’arrive difficilement à réconcilier ces deux espaces dans ma géographie mentale.

Demain on la verra enfin. Une majestueuse présence féminine qui accueillera peut être la nôtre.

Chronique d’un voyage au sommet- J3.

Sunny est arrivée. Andrea est coincée à Houston et nous rejoindra demain matin juste à temps pour notre départ vers Pénitentes où nous allons passer une dernière nuit au chaud.

Sunny est impressionnante par sa stature et son charisme. Elle parle très vite et s’anime quand elle évoque les difficultés de la très haute altitude qu’elle connaît si bien. Elle détient le record de vitesse sur l’ascension de l’Aconcagua, comme sur le tour des Annapurnas, elle sait de quoi elle parle.

Ce sera dur, elle est très claire là dessus. Surtout après le camp de base à Plaza de Mulas lorsque nous devrons porter tout le matériel vers les camps 1, 2 et 3, c’est à dire au delà de 4500 mètres. Entre 18 et 20 kg chacune sur le dos, chaque pas sera épuisant, l’oxygène rare et les nuits peu réparatrices. « You will feel like shit ». Cependant elle est confiante, elle a suivi notre préparation depuis un an et nous rassure.

Nous passons en revue l’équipement, Sunny vérifie tout et s’assure que le poids de base du sac est gérable. Elle nous décrit les conditions que nous allons devoir affronter et ne mâche pas ses mots: un vent qui fend la peau, une poussière qui irrite la gorge et rend la respiration difficile, un soleil ravageur qui oblige à se couvrir tout le corps et un froid allant jusqu’à moins 40.

Il faudra essayer de manger le plus possible surtout en altitude. Et nos corps refuserons la nourriture. Il faut compter 600 calories par jour en plus des trois repas. On passera 16 jours au total dans la montagne, ça fait beaucoup de calories. Alex a tout prévu et déballe des kilos de snacks, j’ai beaucoup moins, comme souvent j’ai sous estimé mes besoins. On fait toutes les trois un tour au supermarché du coin et je fais le plein de cookies, noix et barres de céréales.

Ensuite Alex et moi refaisons nos sacs en divisant ce qui sera porté par les mules jusqu’au camp de base- tout le matériel de haute altitude, crampons, piolet, casques, vêtements ultra chauds – et ce que nous gardons avec nous les quatre premiers jours pendant l’approche – tentes, matelas, sacs de couchage, bouffe, gourdes et filtres à eau, frontales, chargeurs solaires. Un minimum de fringues pour alléger les sacs, pas de pyjama ni de change. On sera sales, très sales.

Un jour avant le départ vers le plus haut sommet hors de l’Himalaya, je me sens moins prête qu’il y a un mois ou j’avais couru 50km avec une relative aisance. Depuis 15 jours, une douleur persistante au bas du dos a ralenti mes entraînements et 10 à 12 heures d’efforts par jour à enchaîner pendant 16 jours dans des conditions extrêmes m’intimident. Mais j’ai hâte. Plus tôt Sunny m’a demandé: what got you into extreme adventures? Ma réponse a été: mon penchant pour la difficulté et mon amour de la montagne. Oui, on se lance là dedans justement parce que c’est difficile et qu’on a aucune certitude d’y arriver.

Si vous voulez nous suivre en temps réel, voici le lien vers le tracker GPS actif à partir du 14 janvier: https://www.awexpeditions.org/gps

Prochain point le 16 janvier où si tu vas bien nous serons au camp de base avec un peu de wifi.

Chronique d’un voyage au sommet- J2

Mendoza. Au bout d’une plaine immense, lovée contre la cordillère des Andes. Terre sismique, les bâtiments sont récents et sans charme. Les rues sont étonnamment calmes, des grands platanes bordent de larges avenues et soulagent de leur ombre quelques passants au pas lent.

Je vais passer la nuit ici. Dans un grand hôtel culturellement neutre qui pourrait être à Dubai ou Tokyo. J’ai rencontré Alex, arrivée par le même avion. Nous partageons un énorme lit pour la nuit. Le luxe a un prix.

Alex est jeune et vive. Son corps musclé et très entraîné m’intimide et pour un instant je me sens gauche dans le mien, fatigué et alourdi par le voyage. Elle parle vite, ses yeux balayent l’espace pour ensuite venir se fixer dans mon regard et chercher mon acquiescement.

J’ai le privilège de l’authenticité qui rend mes rapports aux autres faciles et directs. Je lui parle de la France, de la nature que j’aime tant, de mes envies, de quelques un de mes doutes et de lui un peu aussi. Elle est inquiète, son copain est parti skier au Japon, c’est leur première longue séparation. On est vite vraies, la seule possibilité d’être avec l’effort qui nous attend. On évoque pourtant peu ce qui est à venir, sauf pour s’entendre sur la difficulté et l’inconnu lié à l’altitude.

On déambule toutes les deux dans les larges avenues à la tombée de la nuit. Les cafés se sont animés, la population est jeune et branchée, les avant bras dénudés montrent des tatouages, et les lèvres sont percées. J’apprécie la chaleur du soir, moins lourde, et pleine d’anticipation. Je regarde tous ces jeunes attablés devant leur bière, leurs corps brunis respirent l’envie et le désir. C’est l’été ici.

A l’aube de mon expédition, je goute aussi à cette ferveur naissante. C’est bon de voyager et d’être rappelée à la douceur de vivre.

Chronique d’un voyage au sommet. J1 suite

Buenos Aires. En attente du vol pour Mendoza. Beaucoup d’alpinistes. Des vêtements techniques colorés. Certains arborent même « 7 summits » en grosses lettres. Le graal à faire rentrer dans l’espace d’une vie.

Leur présence me donne un sentiment d’appartenance et enlève aussi à la situation que je vais vivre un peu de son exceptionnalité. Les français vulgaires ont maintenant fait leur entrée dans le hall d’attente, ils parlent fort et j’enlève mes lunettes comme si ne plus les voir me permettait de moins les entendre.

Il fait très chaud et la fatigue rajoute à ma sensation de torpeur. En face de moi est assise une nonne bouddhiste. Je me dis que c’est un bon signe d’avoir la présence littérale du dharma sous les yeux. Elle aussi parle fort en espagnol à un jeune hipster assis à quelques mètres. Le couple est improbable, j’essaie de m’intéresser à la conversation mais je n’en saisis que la surface.

Alors j’écris parce que c’est dans les mots que je vois la beauté de ces situations ordinaires.

Chronique d’un voyage au sommet. J 1

Le flight tracker indique que j’ai basculé dans l’hémisphère sud et que je suis quelque part au dessus de l’Amérique Latine, Sau Paulo peut être. Je n’ai qu’une vague idée du temps passé, 12 h peut être. Je n’ai pas de montre et me laisse porter par le temps distendu du voyage.

J’ai un peu dormi, plus que n’importe quel vol transatlantique d’ailleurs. Il fait froid, la jeune fille à ma gauche a disparu sous un jeu de couvertures orange. Les images silencieuses des écrans alentours dansent sous mes yeux et me fatiguent la vue. J’essaie pourtant de reconstruire le scénario du film d’action que regarde le passager devant moi. C’est épuisant et je ferme les yeux.

Plus tôt je me suis levée pour étirer mon corps endolori par la position assise. J’ai eu peu d’occasions, les turbulences continues au dessus de l’Atlantique m’ont vissé à mon siège pendant plusieurs heures. J’ai alors écouté un groupe de français un peu vulgaires parler de l’Aconcagua. J’ai senti une pointe de déception que le secret de ma destination finale soit révélée par leur anticipation bruyante.

Je suis contente d’être seule et la longueur du vol est bienvenue. C’est une transition nécessaire pour que mon imaginaire si actif ces derniers jours puisse enfin s’apaiser. Cette semaine a été saturée des constructions de mon esprit, de toutes ces histoires que je bâtis pour imaginer des possibles et qui sont ensuite gentiment bousculés par la réalité.

Ici je suis suspendue, mon imagination est lasse et lente, et je peux me laisser glisser dans cet état de demie veille qui est le privilège des longs voyages.