Le temps, un soir d’été.

Depuis que je suis enfant j'ai cette conscience aigüe du temps qui passe et de la vie qui se dérobe un peu plus à chaque instant. Petite, dans notre grande maison du Périgord, je ne voulais pas aller dormir à la nuit tombée; je voulais vivre un peu plus et j'avais l'intuition avant l'heure, que dormir c'était mourir un peu.

Je voulais pénétrer le temps des adultes qui restaient à parler d'art et de littérature tard dans la nuit dans le grand salon qui surplombait le champ de blé. Alors, dans ma chambre au bout du long couloir, je lisais jusqu'à des heures tardives. J'étais aussi fascinée par cet autre temps, celui de la lecture et de ses mondes, une temporalité que la mort ne pouvait menacer. Nous habitions à la campagne, nous n'avions ni télé ni téléphone, notre vie était rythmée par le champ du coq de la ferme voisine et aussi celui de la lecture qui était le passe temps familial.  Je lisais si tard le soir que ma mère dévissait parfois l'ampoule de ma lampe de chevet pour que je pose enfin mon livre et accepte de laisser le sommeil venir.

Quand je pense à mon enfance et à sa temporalité, je pense à Du coté de chez Swann que j'ai lu pour la première fois à 7 ou 8 ans dans cette chambre au bout du long couloir.  Je me souviens avoir ressenti une sorte de familiarité, d'intimité même avec l'ambiance proustienne, ses grandes maisons,  ses odeurs de campagne, le désir au gout de fleurs d'acacias.  Enfant, j'avais déjà la nostalgie d'une vie non encore vraiment vécue.

Tout cela est bien loin maintenant, il ne reste

de ce temps qu'une texture fanée et des images tronquées, et depuis j'ai vécu des vies. Mais à la nuit tombée, surtout les soirs d'été, j'écoute avidement les sons du monde qui montent jusqu'à ma fenêtre ouverte, et je suis à nouveau cette enfant au fond du long couloir avide d'une existence qui embrasse totalement la richesse de l'instant.

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