Chronique d’un voyage au sommet- J3.

Sunny est arrivée. Andrea est coincée à Houston et nous rejoindra demain matin juste à temps pour notre départ vers Pénitentes où nous allons passer une dernière nuit au chaud.

Sunny est impressionnante par sa stature et son charisme. Elle parle très vite et s’anime quand elle évoque les difficultés de la très haute altitude qu’elle connaît si bien. Elle détient le record de vitesse sur l’ascension de l’Aconcagua, comme sur le tour des Annapurnas, elle sait de quoi elle parle.

Ce sera dur, elle est très claire là dessus. Surtout après le camp de base à Plaza de Mulas lorsque nous devrons porter tout le matériel vers les camps 1, 2 et 3, c’est à dire au delà de 4500 mètres. Entre 18 et 20 kg chacune sur le dos, chaque pas sera épuisant, l’oxygène rare et les nuits peu réparatrices. « You will feel like shit ». Cependant elle est confiante, elle a suivi notre préparation depuis un an et nous rassure.

Nous passons en revue l’équipement, Sunny vérifie tout et s’assure que le poids de base du sac est gérable. Elle nous décrit les conditions que nous allons devoir affronter et ne mâche pas ses mots: un vent qui fend la peau, une poussière qui irrite la gorge et rend la respiration difficile, un soleil ravageur qui oblige à se couvrir tout le corps et un froid allant jusqu’à moins 40.

Il faudra essayer de manger le plus possible surtout en altitude. Et nos corps refuserons la nourriture. Il faut compter 600 calories par jour en plus des trois repas. On passera 16 jours au total dans la montagne, ça fait beaucoup de calories. Alex a tout prévu et déballe des kilos de snacks, j’ai beaucoup moins, comme souvent j’ai sous estimé mes besoins. On fait toutes les trois un tour au supermarché du coin et je fais le plein de cookies, noix et barres de céréales.

Ensuite Alex et moi refaisons nos sacs en divisant ce qui sera porté par les mules jusqu’au camp de base- tout le matériel de haute altitude, crampons, piolet, casques, vêtements ultra chauds – et ce que nous gardons avec nous les quatre premiers jours pendant l’approche – tentes, matelas, sacs de couchage, bouffe, gourdes et filtres à eau, frontales, chargeurs solaires. Un minimum de fringues pour alléger les sacs, pas de pyjama ni de change. On sera sales, très sales.

Un jour avant le départ vers le plus haut sommet hors de l’Himalaya, je me sens moins prête qu’il y a un mois ou j’avais couru 50km avec une relative aisance. Depuis 15 jours, une douleur persistante au bas du dos a ralenti mes entraînements et 10 à 12 heures d’efforts par jour à enchaîner pendant 16 jours dans des conditions extrêmes m’intimident. Mais j’ai hâte. Plus tôt Sunny m’a demandé: what got you into extreme adventures? Ma réponse a été: mon penchant pour la difficulté et mon amour de la montagne. Oui, on se lance là dedans justement parce que c’est difficile et qu’on a aucune certitude d’y arriver.

Si vous voulez nous suivre en temps réel, voici le lien vers le tracker GPS actif à partir du 14 janvier: https://www.awexpeditions.org/gps

Prochain point le 16 janvier où si tu vas bien nous serons au camp de base avec un peu de wifi.

Chronique d’un voyage au sommet- J2

Mendoza. Au bout d’une plaine immense, lovée contre la cordillère des Andes. Terre sismique, les bâtiments sont récents et sans charme. Les rues sont étonnamment calmes, des grands platanes bordent de larges avenues et soulagent de leur ombre quelques passants au pas lent.

Je vais passer la nuit ici. Dans un grand hôtel culturellement neutre qui pourrait être à Dubai ou Tokyo. J’ai rencontré Alex, arrivée par le même avion. Nous partageons un énorme lit pour la nuit. Le luxe a un prix.

Alex est jeune et vive. Son corps musclé et très entraîné m’intimide et pour un instant je me sens gauche dans le mien, fatigué et alourdi par le voyage. Elle parle vite, ses yeux balayent l’espace pour ensuite venir se fixer dans mon regard et chercher mon acquiescement.

J’ai le privilège de l’authenticité qui rend mes rapports aux autres faciles et directs. Je lui parle de la France, de la nature que j’aime tant, de mes envies, de quelques un de mes doutes et de lui un peu aussi. Elle est inquiète, son copain est parti skier au Japon, c’est leur première longue séparation. On est vite vraies, la seule possibilité d’être avec l’effort qui nous attend. On évoque pourtant peu ce qui est à venir, sauf pour s’entendre sur la difficulté et l’inconnu lié à l’altitude.

On déambule toutes les deux dans les larges avenues à la tombée de la nuit. Les cafés se sont animés, la population est jeune et branchée, les avant bras dénudés montrent des tatouages, et les lèvres sont percées. J’apprécie la chaleur du soir, moins lourde, et pleine d’anticipation. Je regarde tous ces jeunes attablés devant leur bière, leurs corps brunis respirent l’envie et le désir. C’est l’été ici.

A l’aube de mon expédition, je goute aussi à cette ferveur naissante. C’est bon de voyager et d’être rappelée à la douceur de vivre.

Chronique d’un voyage au sommet. J1 suite

Buenos Aires. En attente du vol pour Mendoza. Beaucoup d’alpinistes. Des vêtements techniques colorés. Certains arborent même « 7 summits » en grosses lettres. Le graal à faire rentrer dans l’espace d’une vie.

Leur présence me donne un sentiment d’appartenance et enlève aussi à la situation que je vais vivre un peu de son exceptionnalité. Les français vulgaires ont maintenant fait leur entrée dans le hall d’attente, ils parlent fort et j’enlève mes lunettes comme si ne plus les voir me permettait de moins les entendre.

Il fait très chaud et la fatigue rajoute à ma sensation de torpeur. En face de moi est assise une nonne bouddhiste. Je me dis que c’est un bon signe d’avoir la présence littérale du dharma sous les yeux. Elle aussi parle fort en espagnol à un jeune hipster assis à quelques mètres. Le couple est improbable, j’essaie de m’intéresser à la conversation mais je n’en saisis que la surface.

Alors j’écris parce que c’est dans les mots que je vois la beauté de ces situations ordinaires.

Chronique d’un voyage au sommet. J 1

Le flight tracker indique que j’ai basculé dans l’hémisphère sud et que je suis quelque part au dessus de l’Amérique Latine, Sau Paulo peut être. Je n’ai qu’une vague idée du temps passé, 12 h peut être. Je n’ai pas de montre et me laisse porter par le temps distendu du voyage.

J’ai un peu dormi, plus que n’importe quel vol transatlantique d’ailleurs. Il fait froid, la jeune fille à ma gauche a disparu sous un jeu de couvertures orange. Les images silencieuses des écrans alentours dansent sous mes yeux et me fatiguent la vue. J’essaie pourtant de reconstruire le scénario du film d’action que regarde le passager devant moi. C’est épuisant et je ferme les yeux.

Plus tôt je me suis levée pour étirer mon corps endolori par la position assise. J’ai eu peu d’occasions, les turbulences continues au dessus de l’Atlantique m’ont vissé à mon siège pendant plusieurs heures. J’ai alors écouté un groupe de français un peu vulgaires parler de l’Aconcagua. J’ai senti une pointe de déception que le secret de ma destination finale soit révélée par leur anticipation bruyante.

Je suis contente d’être seule et la longueur du vol est bienvenue. C’est une transition nécessaire pour que mon imaginaire si actif ces derniers jours puisse enfin s’apaiser. Cette semaine a été saturée des constructions de mon esprit, de toutes ces histoires que je bâtis pour imaginer des possibles et qui sont ensuite gentiment bousculées par la réalité.

Ici je suis suspendue, mon imagination est lasse et lente, et je peux me laisser glisser dans cet état de demie veille qui est le privilège des longs voyages.

Vieillir un peu et aller plus haut

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Les mois sont passés, le temps s’est resserré et dans trois semaines à peine, je m’envolerai pour l’Argentine. La première fois dans l’hémisphère Sud, j’ai hâte de me perdre dans une langue que je ne parle pas, dans un lieu où je n’ai pas de repère, et de gouter à la liberté qui vient avec le nomadisme et les territoires inconnus.

Demain j’aurai 49 ans, je n’y crois pas vraiment, ce n’est pas moi cette quarantenaire IMG_9965vieillissante qui rêve encore comme une gamine de nouveaux horizons. Mon corps est entrainé, mon esprit ouvert, comme il y a 20 ans; l’angoisse latente, souvent sans objet, qui me ronge parfois est peut être le signe des années, j’ai perdu en nonchalance mais pas en désir.

Je me projette déjà dans la longue marche qui va me mener en haut de l’Aconcagua, à 6962m, le plus haut sommet hors d’Asie, un des « 7 summits ». Il fera chaud les premiers jours malgré l’altitude de départ (3000m), le sac sera lourd, les nuits courtes et inconfortables. J’ai envie de me m’immerger dans le rythme long et lent de la marche d’approche, de sentir le soleil d’un autre hémisphère, de traverser des rivières inconnues et de m’enfouir dans la simplicité du mouvement.

Le froid glacial qui nous attend en altitude est très abstrait pour moi depuis ma Provence où le soleil d’hiver réchauffe encore. Le couloir de mon appartement est jonché de polaires, de doudounes, moufles grand froid et autre matériel, tout cela sera bientôt sur mon dos, dans un immense sac qui dépassera de plus de 30 cm au dessus de ma tête.

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L’équipe est composée de Sunny, notre leader, alpiniste professionnelle, détentrice du record de vitesse sur l’ascension de l’Aconcagua et ultra traileuse chevronnée. Andrea travaille pour la préservation de l’environnement dans l’Oregon et habite avec son mari et ses deux enfants dans un school bus américain. Alex est sommelière dans le Nord Est Américain et ancienne grimpeuse pro. Je complète cette cordée toute féminine, avec quelques années de plus, parfois moins d’expérience mais une passion pour la montagne qui m’habite depuis toujours. Nous sommes une belle équipe de débrouillardes et savons traverser les inconforts des longs efforts d’endurance.

Je serai le 10 janvier à Mendoza, nous commencerons notre marche d’approche le 13 janvier, nous avons prévu être au camp 1 le 18 janvier, au camp 2 le 22 janvier, au camp 3 deux jours plus tard pour une tentative de sommet le 25 janvier si la fenêtre météo et la forme sont là. Puis redescente vers la vallée et retour en France le 1er février. Nous aurons fait 9753 mètres de dénivelé, la plupart au dessus de 5000 mètres d’altitude, et un total de 67,5 km. Le manque d’oxygène, le froid et le poids des sacs seront les paramètres les plus difficiles à gérer, l’ascension ne sera pas très technique, même si le manque de neige cette année rend certains passages plus dangereux.

Ma forme générale est très bonne mis à part le petit rhume de saison et la fatigue de fin de semestre. J’ai passé mon été à courir dans les alpes et grimper sur les sommets; mon corps est résistant, je peux maintenant faire beaucoup de dénivelé positif et négatif sans aucune courbature les jours qui suivent. Plus que tout, les gros efforts sportifs ne me font pas peur et me semblent même accessibles. J’ai déjà en tête de beaux projets pour 2020 à mon retour d’expédition: un 100km dans l’Aubrac et la traversée des alpes en solo du Lac Léman à Menton par le GR5 et ses variantes.

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Certains voient mes incessants projets comme une fuite en avant, jamais satisfaite. Je dirais que c’est dans ce mouvement qui tend vers l’horizon des possibles que j’aspire à m’accomplir et à inspirer chaque femme à trouver en elle ce petit grain de folie, de gaminerie, cette belle dose de force et de débrouillardise qui fait notre pleine humanité.

Je remercie du fond du coeur tous ceux qui ont soutenu ce projet au fil des mois. Grâce à vous je vais me rapprocher un peu plus près du ciel et ramener un morceau de rêve.

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Chase your dreams, however crazy they might seem. With all my heart,

Elise

 

Là haut où la terre touche le ciel

Le 1er janvier de chaque année, nous avons un rituel dans ma communauté bouddhiste qui consiste à faire un grand feu de genévrier –un lhasang –.  Une colonne de fumée blanche émerge dans la brume du matin et étire la rosée déposée sur les herbes vers les lueurs du soleil levant.  Une de ses significations est d’unir symboliquement la terre et le ciel, les préoccupations de notre quotidien et notre vision plus vaste, le mondain et le spirituel. Lors de cette cérémonie, nous brûlons deux petits bouts de papier où nous inscrivons une chose que nous voulons laisser derrière nous pour la nouvelle année et une qualité que nous voulons cultiver.

Cette année j’ai brûlé « simplicité ». Et l’autre bout de papier? Je ne m’en souviens plus, certainement une déclinaison sur « anxiété ». Toujours est-il que la simplicité est étonnamment compliquée à cultiver. Moi qui intellectualise à peu près tout, j’arrive à ce genre de paradoxe conceptuel et m’y empêtre. Oui, je vois l’ironie.

Simplifier c’est revenir à une qualité de présence authentique. Etre avec ce qui est là, maintenant, agréable ou pas. C’est sentir mon souffle, mon corps qui se déplace dans l’espace. Un pied devant l’autre sur les sentiers, les yeux ouverts vers le monde, le regard franc et frais.

Simplifier, c’est être touchée au plus profond du coeur par la beauté du monde et être pleinement satisfaite de juste ça. C’est être à la fois, en même temps dans l’espace du coeur et dans l’espace du monde. Dans mondain et le spirituel. Sur la terre et dans le ciel.

S’il y a un lieu qui pour moi puisse condenser ce moment de cohésion, de communication pure du coeur et du monde, de simplicité absolue, il est sur les montagnes, dans le bleu des glaciers et le rose du ciel au lever du jour.

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Début juillet, j’ai rejoint une cordée qui partait pour l’ascension de la Roche Faurio (3740m) dans les Ecrins. C’est un sommet assez peu technique par la voie normale, il y a juste une traversée d’arête impressionnante et vertigineuse sur la fin avant d’atteindre le sommet. Notre cordée était composée de Sylvain, le guide, Baptise et Noémie, un jeune couple de grimpeurs québécois et de moi-même, amoureuse de la montagne mais peu expérimentée en alpinisme.

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Notre premier jour était une école de glace ou comment grimper des pentes à 60 degrés sur le glacier avec des crampons et un piolet. C’était fun, je me suis vite pris au jeu.  Il faut être précise, forte, simplifier les mouvements au maximum pour conserver de l’énergie.

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Après une nuit sans sommeil au refuge des Ecrins (3100m), lever à 3h du mat pour un départ 40 min plus tard. Je suis assez habituée aux nuits courtes avant mes explorations sportives, je sais que l’absence ou le manque de sommeil ne joue que très peu sur le jour suivant. Ce matin là, je m’ajoute un obstacle de plus en simplifiant littéralement mon matériel: ma frontale pourtant high tech s’est déchargée pendant la nuit et que je vais donc devoir commencer l’ascension à la simple lueur de la lune. Je suis étonnamment tranquille avec cette idée, elle me fait plutôt rire même. Nous sommes tous les quatre d’excellente humeur, en très bonne forme physique et doublons trois cordées lancées vers la Barre des Ecrins.  Je ferme la marche, je ne vois que très mal le relief du glacier mais me sens enveloppée par la nuit et par notre avancée silencieuse. De temps à autre Noémie me lance un « attention crevasse » et je scrute le sol avec un peu plus de vigilance.

Sylvain décide d’abandonner la voie normale et de pimenter notre ascension en fonçant tout droit dans la pente. Nous suivons derrière, cela devient très raide mais suffisamment glacé pour que les crampons et le piolet accrochent bien. L’effort est difficile mais notre groupe est homogène et nous avançons comme un seul corps. Les premières lueurs du jour pointent lorsque nous arrivons sur une première arête enneigée avec le Dôme et la Barre en toile de fond. Je n’ai pas de mots, le spectacle est somptueux, je me dis que je pourrais être là toujours. Nous faisons une petite pause, je prends quelques photos, j’échange quelques mots. Ma tête tourne, j’ai un peu peur que ce soit l’altitude, étant la seule non acclimatée. Je me rassure, ma base cardio est solide, je reviens à mon souffle, à mon corps, à la terre.

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Nous reprenons l’ascension, la trace est parfois faite de neige et de glace, parfois de rochers sur lesquels les crampons font un bruit strident qui nous ramène au sol. Le mouvement me fait du bien, ma sensation de fragilité était passagère, je me sens à nouveau complètement présente et forte.

Nous attaquons la dernière partie, cette fameuse arête aux flancs vertigineux qui s’enfoncent des centaines de mètres plus bas dans une vallée étroite et sombre. Baptiste et Noémie avouent avoir peur et leurs pas se font hésitants. Je ne pense presque plus à mes pieds, mon regard ne cesse de sillonner cet espace infini et me donne un horizon stable vers lequel avancer. Je ne sais pas si j’ai peur, je ne me pose pas vraiment la question. Il n’y a plus de place pour les émotions de ce type, je suis emplie d’un tout autre sentiment, celui de juste être, simplement être.

L’ironie est là toujours, il m’a fallu monter haut, très haut, faire ce chemin difficile pour trouver ce qui était toujours déjà là, la puissance du coeur, simple et dénudée, rayonnant ici vers les sommets et les vallées.

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Au sommet, nous nous arrêtons quelques instants. Je ne sais pas si Sylvain perçoit mon enthousiasme, nous sommes tous très silencieux devant un tel spectacle, mais il me demande de redescendre en tête de cordée. Il y a une explication pratique à cela, j’étais la dernière, nous sommes comme des funambules sur cette arrête rocheuse, il est bien plus simple que je reparte la première. Cependant, je suis maintenant responsable des personnes derrière moi, je dois déchiffrer le chemin, choisir les prises et trouver un rythme collectif. La confiance que vient de me faire Sylvain est un immense cadeau qui me porte encore au moment où j’écris ces mots. Alors que je retrace nos pas sur cette arête, j’ai le coeur plein et marche comme sur un fil tendu au dessus du monde, je touche le ciel et frôle la terre.

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Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’ai vécu cette expérience comme un honneur. Cet espace où la terre et le ciel se rencontrent n’est pas fait pour l’homme, il est austère et rude, et c’est un privilège de pouvoir le traverser et y rencontrer la simplicité de juste être. Plein à la fois de notre propre puissance et de notre insignifiance.

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Ces pas me guident confiante et heureuse vers l’Aconcagua. Le billet d’avion pour Mendoza est acheté en grande partie grâce à vos dons, il reste beaucoup de choses encore à financer: l’assurance haute altitude, l’expédition elle-même, le permis d’accès au sommet, le matériel. Mais je me sens portée par mes expériences montagnardes et votre soutien si précieux quel que soit la forme qu’il prenne. J’ai eu quelques doutes ces derniers temps — trop cher, trop loin, trop égoïste — ma coach Megan a eu ses mots: « it is investing in happiness, you can never doubt that ».

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Courir comme on médite

J’ai parcouru des kilomètres depuis le mois de février; sur des sentiers rocailleux, dans la neige et la glace, sur les routes de campagne, au fond des vallées et sur quelques sommets. Très souvent seule avec mon esprit et mon corps pour seuls compagnons. Des heures méditatives et silencieuses, des heures pénibles et douloureuses, des heures dans le flux de la vie.

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Je ne fais pas de la course à pied un objet conscient de méditation, c’est plutôt les longues heures passées sur le coussin, les années de pratique qui se déversent naturellement dans le restant de ma vie. Quand je cours j’explore aussi mon environnement intime, les sensations de mon corps, les reliefs de mon esprit, pas comme un projet, mais comme la continuation naturelle du mouvement de mon corps.

Le mois dernier, en avril, j’ai enseigné une retraite de méditation et course à pied à Dechen Choling, mon centre bouddhiste situé dans le Limousin. Je suis arrivée avec quelques idées que j’ai laissé flotter pour qu’elles puissent épouser les énergies du lieu et des participants et créer une cartographie éphémère de notre territoire collectif. J’ai été encore émerveillée par la façon dont, une fois les doutes traversés, on peut chacun aller puiser dans une confiance inconditionnelle, trouver en soi une manière d’être et de courir fluide, douce et enthousiaste. Ce fut des moments précieux dans un lieu qui m’est  cher pour sa capacité à faire émerger le meilleur de chacun. Notre groupe était varié, du débutant au marathonien, mais à aucun moment l’obstacle de la comparaison et de la performance ne s’est fait ressentir. Une grande authenticité, une merveilleuse bienveillance, beaucoup de rires et un bain d’humanité qui nous fait aimer notre vie.

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Dechen Choling

Ces derniers mois la course à pied s’est d’ailleurs s’est encore plus inscrite dans les courbes de mon quotidien comme un voyage en terrain connu ou en terre à défricher. Partout où je vais, si mon corps le permet, je cours. J’explore les espaces et les impasses, la campagne verdoyante et les parkings de centre commerciaux. Si je cours avec curiosité et si pour un moment je suspends mes jugements, je trouve alors notre monde tout simplement fascinant. J’ai traversé de très beaux espaces au Canada en février. Le lac Ontario était en partie gelé, les trottoirs glissants et les sentiers ensevelis sous la neige. J’avais oublié ma montre GPS à la maison, et après une minute d’agacement, j’ai compris que c’était une fantastique opportunité de juste courir, sans évaluation, sans confirmation ni projet chiffré.

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Courir et méditer se rejoignent ainsi. Ce sont des façons d’être avec soi, de se faire confiance sans avoir besoin de valider notre expérience par quelque chose d’extérieur à nous. Je cours donc maintenant juste avec une montre chrono toute simple la semaine, je garde le GPS pour les sorties longues du weekend que Coach Megan me propose en miles. Courir lentement la plupart du temps; je sais depuis longtemps à quel point c’est important, clé même pour construire une base solide et paradoxalement développer sa vitesse. Et qui de mieux que moi sait ce que veut dire « effort facile »? Pourquoi confier l’évaluation de mes sensations à un appareil alors que je pourrais me faire le cadeau de la confiance en mon ressenti? N’est-ce pas là le guide ultime du coureur de longue distance? Etre avec soi même, s’écouter sans complaisance, s’offrir de la bienveillance, de la force et de l’estime.

Cela ne veut pas dire que je suis toujours lente, loin de là. Je cours bien plus vite pendant les efforts tempos, les fractionnés ou les courses. Mais là aussi je m’efforce à ne pas aller le plus vite possible, mais à trouver cette limite entre l’effort soutenu, voire très soutenu et l’effort agressif. Notre culture est si imprégnée de l’idée que « no pain, no gain » – il faut souffrir pour au bout espérer un bénéfice quelconque – qu’on oublie de vivre les moments entre, les moments avant et qu’on mise tout sur une ligne d’arrivée, métaphorique ou littérale. Or, on sait qu’une fois la ligne d’arrivée traversée, notre monde ne va pas changer, qu’on ne sera pas plus à l’abri de la souffrance et des doutes, qu’on ne sera pas plus aimé ou admiré. En anglais on appelle cette illusion « arrival fallacy ». Coach David nous rappelle souvent que la ligne d’arrivée ultime est la mort. Et c’est aussi une contemplation bouddhiste courante. L’idée est ici d’aspirer à accueillir l’intégralité de notre expérience, de ne pas mettre notre vie en stand by en attendant que le moment magique change tout. Notre vie, chacune de nos sorties course à pied est une invitation à apprécier la magie de l’ordinaire, à être dans le coeur du présent qu’il soit fantastique, ennuyeux ou même douloureux.

J’aspire à cultiver cette attitude au sein même de la performance. En mars j’ai établi le FKT (fastest known time) sur la traversée de la montagne Sainte Victoire qui est mon terrain de jeu quasi quotidien. Ce n’est pas vraiment la performance en tant que telle qui était un défi puisque cela n’avait auparavant jamais été officiellement enregistré comme FKT et que c’est en aucun doute facile à battre. L’idée était de sillonner ce terrain extrêmement difficile à courir (des rochers, des falaises, des pierres acérées, de la boue) en allant vite et en étant curieuse de chaque instant. Je me suis vue me juger (« tu traines, bouge!), m’irriter (« quelle merde ces cailloux! »), m’extasier (« cette vue de malaaade! »), m’encourager (« you are rocking this! »), m’apprécier (« franchement, tu descends bien! »). Je me suis vue vivre sans faire le tri de l’acceptable, du recevable, du concevable. Faire de la course à pied et de l’effort sportif, même difficile, une voie de la connaissance de soi.

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Traversée de la Sainte Victoire

Et surtout, surtout, ne pas prendre tout cela trop au sérieux. Les enfants courent pour jouer ou jouent en courant. Nous avons, la plupart d’entre nous, oublié cette possibilité et faisons de la course à pied une tâche à accomplir pour être plus mince, plus rapide, plus comme si ou comme ça. Et si nous aussi, on ré-apprenait à faire l’avion dans les descentes, à piquer des sprints sans raison, à sauter de rocher en rocher, à gambader en chantonnant?

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Peut être qu’une façon simple de résumer tout cela est que j’aspire tout simplement à jouer, partout, même haut, très haut.

Un immense merci à tous ceux qui me soutiennent, supportent mon enthousiasme débordant et souvent envahissant pour les aventures sportives et méditatives, partagent mon goût de l’apéro et de la glace au chocolat. Je suis immensément reconnaissante de tous les dons que l’expédition Aconcagua a déjà reçus, vraiment.

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Gentle racing.

Je suis compétitive. Je l’ai toujours été. Ce n’est pas forcément un problème.  C’est du possible implicite (si lui / elle y arrive alors pourquoi pas moi?). C’est une force dynamique qui m’a poussé de l’avant, permis d’accomplir beaucoup et de réussir souvent dans le sens conventionnel du terme.

 

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Snow Trail Serre Chevalier, janvier 2019

Mais être compétitive est aussi épuisant. Une course vers l’avant jamais satisfaite, qui laisse croire au mirage d’une perfection, jamais atteinte, toujours déçue. Les années passant, j’ai beaucoup réfléchi à mon rapport à la compétition, m’en suis par moment beaucoup éloignée et ai préféré souvent mes aventures solitaires.

En janvier j’ai décidé de refaire quelques courses, des petites distances qui m’amusent et dont on se remet vite. Je me suis donnée pour mission d’être juste. Juste avec moi même, avec mon effort et mes attentes, et de lâcher autant que possible les comparaisons. J’ai envisagé un pur paradoxe: la compétition douce.

J’ai décidé de faire de ces trois courses une expérimentation: ne pas me soucier de ma place dans le sas de départ, partir doucement voire carrément lentement, garder à l’esprit l’effort juste, revenir sans cesse aux sensations du corps, ralentir pour contacter la douceur et faire de ma course un voyage de tempérance.

Je ne peux pas dire que c’était facile. A la première course, je trépignais d’impatience au départ, ai emboité le pas à une torpille locale me disant que je pouvais bien la suivre, ai ignoré les cris de mes quadriceps en montée, me suis sans arrêt jugée, me suis précipitée sur les résultats à l’arrivée et ai été bien entendu déçue. Je ne me suis pas amusée, j’ai souffert, me suis trouvée vieille et moins rapide, et suis passée à côté de moi même.

Bref, c’était assez raté pour ce coup là, mais l’expérience a renforcé mon intuition que je ne pourrai apprécier les courses suivantes qu’avec une attitude moins compétitive, ou plus doucement compétitive.

Deux semaines plus tard, au snow trail de Serre Chevalier, j’ai vraiment pu expérimenter mon « gentle racing ». C’était certainement facilité par l’environnement, la montagne que j’aime tant, et le fait que je ne connaissais personne. Beaucoup plus facile de laisser tomber l’envie de me comparer. Je suis partie au fond du SAS, j’ai écouté mon souffle, plus rapide avec l’altitude; j’ai donc ralenti en montée, ai marché dans certaines pentes raides, ai regardé les paysages, ai perdu 5 bonnes minutes pour remettre une des chaines anti glisse qui avait sauté et ça sans m’énerver du tout, j’ai dévalé les pentes enneigées comme une gamine et ai passé la ligne d’arrivée avec un immense sourire. Je suis allée au ravito, ai regardé les arrivées avec bonheur pendant trois bons quarts d’heure, ai papoté avec quelques coureurs et me suis seulement ensuite rendue compte que j’étais au pied du podium. Ma plus belle médaille en chocolat jamais eue.

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Une semaine après le snow trail, j’étais sur le départ des 11km de la Galinette, une petite course locale avec quand même un terrain technique et un bon dénivelé. Encore chargée de la bonne expérience de la semaine passée, je suis partie confiante que le « gentle racing » était vraiment la clé si je voulais faire de la compétition durablement. Et surtout si je voulais que la compétition soit une voie d’écoute de soi et d’ouverture, plutôt qu’une poursuite égoïste, brutale et inévitablement insatisfaisante.

Les choses étaient plus dures tout de même à la Galinette. Je connaissais beaucoup de coureurs, savais ce que je pouvais faire par rapport à untel ou untel. Chris était là aussi et j’ai toujours tendance à vouloir (me? lui?) montrer que je peux courir plus vite que lui. Ce n’est pas très glorieux tout ça, mais souvent assez vrai. J’ai reconnu cette tendance à m’évaluer par rapport aux autres; j’ai entendu la voix de la comparaison à plusieurs reprises (oh mais untel qui est toujours sur le podium est juste là un peu plus haut dans la pente, allez Elise force donc, tu peux la rattraper!) mais je ne l’ai pas écoutée. Petite victoire sur ma compétitivité avec de grands effets. Je suis partie dans mon rythme, avec aisance, j’ai encouragé plein de gens, ai parlé avec d’autres, n’ai pas systématiquement doublé à fond dans les descentes en prenant des risques débiles (autre tendance habituelle tenace), ai même pris le temps de pousser dans une pente raide  la goélette de l’association qui accompagne des handicapés sur les trails. J’ai accepté sans rancoeur de ne plus avoir de jambes sur des deux derniers kilomètres, j’ai alors encouragé les deux filles qui m’ont doublée (et coûté ma place sur le podium) dans les 500 derniers mètres.  J’ai été leur parler à l’arrivée, et me suis étonnée d’être authentiquement heureuse pour elles. L’expérience globale l’a complètement emportée sur le classement.

Je suis contente de m’être inventé le « gentle racing », si j’étais plus jeune et si  j’avais plus de goût pour ces trucs là, je pourrai même lancer une nouvelle tendance; #gentleracing. J’aspire à inspirer les autres femmes (et hommes) à vivre leur passion sportive avec justesse, à voir avec bienveillance toutes les façons dont on est agressif envers soi même et apprendre à se respecter avec dignité et sans complaisance.

Franchement, on court bien mieux heureux.

C’était juste trois courses mais un grand pas vers l’Aconcagua:

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à petit pas

L’année 2019 a commencé et avec elle viennent aspirations et projets. Mon regard est tourné vers l’Aconcagua, j’y serai dans un an, certainement dans un froid et des conditions testant mes limites physiques et mentales. L’ascension de ce plus haut sommet hors d’Asie est mon projet majeur et sera sans aucun doute l’horizon de toute cette année. Maintenant restent à faire tous les petits pas qui me porteront confiante vers le sommet. Et ils commencent aujourd’hui.

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Les Ecrins depuis le Thabor, 3100 mètres.

 

L’expérience m’a appris à apprécier le chemin tout autant que le but et les objectifs intermédiaires seront autant d’étapes dans ce voyage qui a déjà débuté. Cet hiver, je reprends la compétition avec des distances très courtes (de 7 à 11km) pour travailler ma vitesse et les efforts explosifs. J’ai couru la Fuvelaine dimanche, 7,7 km de parcours exigeant dans les collines et les escaliers du village. Sont programmées pour le mois de janvier un 10km sur neige à Serre Che et un petit trail de 11k dans notre provence.

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Col du Chardonnet, Hautes Alpes.

En février j’irai courir dans le froid et la glace au Canada et tenterai certainement en mars un FKT  (fastest known time) sur la traversée de la Sainte Victoire. En avril j’irai explorer quelques sommets, je ne sais pas encore lesquels. Les deux plus beaux objectifs seront montagnards cette année: d’abord le 57 km des Ecrins, avec 3300 m de dénivelé positif dans des terrains techniques comme je les aime. Ceci sera une mise en jambes pour Le Grand Raid des Pyrénées, 80km et 5000 m de D+ fin août. J’ai l’intention de passer beaucoup de temps en montagne en juillet et août, dans le massif des Ecrins d’abord pour faire quelques sommets, et ensuite dans la vallée de Névache qui est sûrement mon lieu préféré sur notre belle planète.

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Noah et moi en Haute Clarée.

Tout ça, ce sont les points saillants, mais tous les petits pas du quotidien comptent aussi. C’est finalement  mes entrainements journaliers dans la nature, ma pratique du yoga et de méditation, mes études bouddhistes qui sont le moteur de mon voyage. Ils m’enseignent l’appréciation du moment aussi bien que du chemin parcouru, et l’ajustement constant, jour après jour, de mes efforts à mon niveau d’énergie et aux inévitables bobos qui font partie de la vie de tout athlète. J’ai envie de prendre encore plus soin de moi cette année; d’être à l’écoute de mon corps et de mon coeur pour développer une confiance sans laquelle rien de tout cela ne sera possible. Je ne pense pas ma motivation égoïste, j’espère même qu’elle encouragera des tas de femmes à faire leurs propres petits pas vers leurs rêves quels qu’ils soient et de se rapprocher ainsi au plus près de leur coeur. Le problème n’est pas que les femmes aient moins accès à ce type d’aventures, c’est que beaucoup n’ont pas confiance qu’elles puissent même le faire. Notre potentiel humain est infini, vraiment, à nous de faire les petits pas qui nous mènent un peu plus près de qui nous sommes.

Je remercie du fond du coeur tous ceux qui me soutiennent par leurs dons, leurs encouragements, leurs rires, et leur présence. Je débute cette année avec un sentiment d’infinie gratitude pour ce que la vie m’offre.

Lien vers ma cagnotte qui grandit à petits pas:

https://www.leetchi.com/c/expedition-aconcagua

 

Mouvement du corps et de l’esprit.

J’ai grandi à la campagne, dans une grande maison à 2 km d’un village au fin fond du Périgord. Je passais mon temps dehors, le plus souvent perchée dans un arbre à inventer des histoires d’agents secrets et de trésors cachés. J’avais une entière liberté, mon pays n’avait pas de frontières et avec mon frère, les deux trois autres enfants des fermes voisines, on traversait des forêts, des champs de blé, des collines et des vallons. Les seules règles de mes parents étaient 1) d’emmener mon petit frère avec moi 2) de ne pas traverser la route communale où de rares voitures étaient susceptibles de nous renverser 3) de rentrer à 7 heures du soir. L’espace était sans fin, j’explorais sans cesse et jouais avec des bouts de bois, des feuilles mortes, des fougères, et mon imagination fertile.

Mes parents faisaient partie des intellectuels locaux, ils enseignaient tous les deux au lycée de Périgueux, ma mère la littérature et mon père la philosophie.  Leurs amis étaient peintres ou écrivains ou poètes. Il était attendu de mon frère et moi que nous soyons, nous aussi, d’avides lecteurs, que nous nous façonnions un esprit critique aiguisé et des opinions informées.

Jacques et moi avons beaucoup lu, c’était notre univers. Nous avons tous les deux poursuivis des études supérieures, mon frère de journalisme et moi de philosophie et littérature. Nous nous sommes engagés parfois politiquement, avons appris à maitriser l’art du discours adroit, nous sommes expatriés tous les deux aux USA pendant de longues années et avons vécu sur le campus d’Harvard.  Nous sommes, nous aussi, devenus des intellos.

Mais il nous est toujours resté quelque chose de cette enfance passée à courir et à sillonner la campagne. On est devenu des intellos sportifs et avons démenti ce que nombreux pensent être une antinomie. Jacques a fait de l’athlétisme en haut niveau, spécialiste du 100m et du saut en longueur, il a fait partie de l’équipe de track and field de University of Wisconsin. J’ai touché à beaucoup de sports, avec toujours la même ferveur et un talent inégal. Beaucoup de gym, de l’athlétisme aussi, des années de natation, de la danse, du surf, des sports de montagne, du yoga bien sûr, et d’autres choses encore.

Au mouvement de l’esprit nous avons associé le mouvement du corps. Parce qu’il ne pouvait en être autrement. Penser disait Deleuze, c’est déterritorialiser. Courir c’est aussi ouvrir vers et sur de nouveaux territoires. A chaque foulée la possibilité de lever le regard et d’accueillir un horizon.

C’est certainement pour cela que j’adore courir en montagne. L’espace est là, palpable et inatteignable à la fois. Les efforts sont longs et durs et pourtant dans la contraction des mes muscles, dans le raccourcissement de mon souffle, il y a un mouvement vers le possible et l’expansion. Moi qui aime les paradoxes, ils deviennent ici littéraux. Je suis à la fois une limite et son propre dépassement.

Je cours peut être après ce possible au coeur de l’impossible.  Je bute souvent contre les limites de mon corps, les douleurs, les blessures, la fatigue. Mais j’ai inversement appris qu’un esprit ouvert et conscient de son potentiel, qu’un esprit en mouvement avait ce pouvoir d’emmener le corps loin et haut. Mon imagination d’enfant m’emmenait déjà à la cime des arbres. Elle m’emmène maintenant au sommet des montagnes. Mon esprit a commencé à investir un nouveau territoire – celui du sommet de l’Aconcagua – que mon corps ira bientôt explorer.

Un immense merci à tous ceux qui soutiennent mes ascensions littérales ou figurées, mes divagations nombreuses et colorées, et mes explorations enthousiastes et aussi assez chiffrées: https://www.leetchi.com/c/expedition-aconcagua